"Tous les jours, on a des morts sur la conscience" : les soignants crient leur désespoir sous les fenêtres du ministère

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MOBILISATION - A l'appel du collectif Inter-Urgences, Sud, FO et la CGT, les paramédicaux des services d'urgences en grève défilaient une fois encore à Paris, ce mardi 2 juillet. Venus de Paris, Nantes, Chambéry, Annecy, Saint-Nazaire, Toulon, Brest ou encore Sens, ils étaient bien décidés à faire entendre leur colère avec le sentiment de ne toujours pas être entendus, après trois mois de mouvement.

Cela fait désormais plus de trois mois que plus de 150 services d'urgences à travers la France sont en grève. Malgré les annonces "pansements" d'Agnès Buzyn pour apaiser la colère, rien n'y fait : la colère est toujours là, ancrée, dans les têtes et les physiques épuisés. Les revendications sont inchangées depuis le début : une revalorisation salariale de 300 euros, de meilleures conditions de travail, davantage de moyens humains et financiers. C'est donc symboliquement que le cortège est parti depuis Bercy, non loin du Ministère de l'Economie et des Finances, direction le ministère de la Santé. 


Sur le parcours, la popularité des soignants est largement visible : des personnes aux fenêtres applaudissent, des voitures klaxonnent, des touristes dans les bus à impériale dansent avec les grévistes, on aperçoit même des ouvriers s'arrêter quelques minutes pour regarder le cortège défiler. Mais pour Viviane, maman d'un enfant victime d'un grave accident il y a quelques années et "solidaire de ces personnes", "la population devrait se lever et descendre dans la rue pour les soutenir", dit-elle. "Je suis étonnée de voir que peu de personnes manifestent avec eux mais moi, j'avais envie d'être là, pour leur dire merci". 

Deux amies septuagénaires regardent la manifestation passer depuis le trottoir : "Ils ont vraiment des raisons de manifester et de se mettre en grève, eux", glisse l'une d'elle. Plus loin, c'est un agent de la RATP qui applaudit à tout rompre le cortège. Rarement un mouvement n'aura été si populaire auprès des Français : 92% d'entre eux affirment soutenir ce mouvement,, indiquait un récent sondage

Le sentiment de n'être toujours pas entendu

Mais le soutien, aussi agréable soit-il, ne fait pas les moyens personnels et financiers. "On ne lâchera rien, tant qu'on n'aura pas été entendu", explique un infirmier d'un hôpital du nord de Paris. "On est toujours sur cette problématique des lits et des personnels qui manquent. Chez nous, ce sont des services entiers qui sont fermés car personne ne peut s'en occuper. C'est un problème politique qui doit être remis sur la table au lieu de nous faire une énième loi. Parce que cette loi, on est sûrs au moins que ça va résoudre nos problèmes ? J'en doute", dit-il. 


Jusqu'où sont-ils prêts à aller ? "On peut difficilement aller plus loin que ce qu'on fait. On est assigné et on doit servir et soigner le public mais on est écoeurés de ne pas être entendus", lance une soignante. Beaucoup de questions se heurtent aux murs du Ministère de la Santé. Localement, au sein de l'AP/HP, les négociations avancent. Avant la manifestation, le collectif Inter-Urgences et les syndicats avait d'ailleurs reconnu ces "avancées locales", où d'importants moyens ont été mis sur la table pour éteindre la grève, et notamment la création de 230 postes aux urgences de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris. 


Une proposition "sérieuse", mais "dans le cadre donné par la ministre, qui n'est pas bon", selon Hugo Huon, membre d'Inter-Urgences. En effet, c'est sur le plan national que ça coince. Les 70 millions débloqués par Agnès Buzyn sont jugés insuffisants pour régler cette crise. "Ils se satisfont des primes, mais pas nous", nous explique Candice Lafarge, du collectif Inter-Urgences. 

Alors ils ont choisi la manière forte pour se faire entendre. Sous les fenêtres d'Agnès Buzyn, une dizaine de soignants se sont injectés de l'insuline tandis qu'une délégation syndicale et de paramédicaux rencontraient le directeur de cabinet de la ministre de la Santé pour faire le point sur les avancées. 

Une action "symbolique" et forte où les risques ont été soupesés : "Nous avions le matériel et nous étions conscients de ce que nous faisions", nous explique une soignante. Spectaculaire, elle a évidemment déclenché une certaine panique chez les hauts-fonctionnaires du ministère et... interrompu l'échange entre les personnels, les syndicats et le directeur de cabinet d'Agnès Buzyn. 


Au sortir de l'échange avec le ministère, les espoirs sont déçus. "On ne répond toujours pas à nos revendications. Ils estiment que les effectifs sont suffisants. La ligne du SMUR de Lons que Mr Bubien s'était personnellement engagé à suivre le dossier, c'est le statu quo. Il va falloir se mobiliser encore", lance un membre du collectif Inter-Urgences. 

Au bout de quelques minutes, les CRS viennent déloger les soignants pour les installer à l'ombre et stopper cette mise en scène coup de poing. Encadrés et pris en charge par le SAMU et les pompiers, sous les larmes de certains de leurs collègues, il faudra un long moment avant que les "injectés" ne récupèrent. 

"Le ministère a envoyé les CRS pour ne pas avoir de mort sur la conscience mais nous c'est tous les jours, qu'on a des morts sur la conscience"Une soignante

La CGT et FO se sont désolidarisés de cette action. "On est très choqué", s'est indignée auprès de l'AFP Mireille Stivala, la responsable CGT du secteur de la Santé. Elle juge cette action "irresponsable" et a estimé qu'un "cap avait été franchi". Dans un communiqué, la CGT annonce avoir quitté la salle en apprenant que "des personnes à l'extérieur étaient en train de s'injecter de l'insuline toutes les 5 minutes (...) ne cautionnant pas ce genre d'actions qui met en danger la vie d'autrui et/ou donne un spectacle pitoyable. L'action syndicale ne passe pas par la mise en danger volontaire de ceux qui luttent". Mais ils appellent à amplifier le mouvement dans les prochains jours et les prochains mois. 


Pour certains soignants interrogés sur le sens de cette mise en scène, il s'agissait d' "un geste de désespoir", explique une infirmière. "L'insuline c'était pour pousser le ministère à faire quelque chose, et il n'a rien fait", raconte Pierre Schwob, infirmier à l'hôpital Beaujon à Clichy. 


"On n'est pas entendus, c'est déplorable ce qui se passe, explique une soignante d'Annecy. Le Ministère a envoyé les CRS pour ne pas avoir de mort sur la conscience mais nous c'est tous les jours, qu'on a des morts sur la conscience", dit-elle, en larmes. 

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