Michel Wieviorka : "Le mouvement des Gilets jaunes n'est pas capable de se structurer"

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La colère des Gilets jaunes

QUELLES SUITES ? - Interrogé par LCI sur les éventuels débouchés du mouvement, le sociologue doute que la contestation des Gilets jaunes puisse déboucher sur une structuration politique. Pour le sociologue, le mouvement risque de se radicaliser face à un durcissement du gouvernement.

Des blocages, des manifestations, et après ? Alors que les Gilets jaunes ont tenté de maintenir la pression sur le gouvernement en organisant une nouvelle journée de mobilisation, samedi 5 janvier, certaines voix parmi eux expriment le souhait de faire émerger un mouvement politique en vue des prochaines élections. En face, certains partis politiques souhaitent également les intégrer dans leurs rangs. 

Pas facile, toutefois, d'organiser un mouvement horizontal, sans porte-parole et essentiellement coordonné via les réseaux sociaux. Interrogé par LCI, le sociologue Michel Wieviorka, directeur d'études à l'EHESS, estime que ce mouvement né de revendications sociales se montre incapable de s'organiser. Ce qui ne le condamne pas, prévient-il. En face, le possible "durcissement" du pouvoir risque d'entraîner "plus de radicalité".

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Contrairement au mouvement des Indignés en Espagne, parvenu à structurer le débat, ou au mouvement Cinq Etoiles en Italie,  qui est né d'en haut et non de la base, celui des Gilets jaunes est resté si peu organisé jusqu'ici qu'il a été incapable de débattre de son rapport au politique, de prendre en main son destin politique. C'est une grande faiblesse de ce mouvement. Peut-être verra-t-on apparaître une liste Gilets jaunes aux élections européennes, mais ce ne sera pas le fruit d'une structuration mûrement débattue. Les Gilets jaunes, c'est d'abord un mouvement social qui a formulé des revendications sociales et fiscales. Il est monté un peu sur le plan institutionnel, mais la seule chose qui a vraiment fédéré est la revendication portant sur le référendum d'initiative citoyenne. Tout cela reste vague, et tend à se radicaliser. La question est de savoir si une contestation peut perdurer sans passer par le politique. 

Ces dernières semaines, plusieurs mouvements politiques, notamment le PCF, La France insoumise, le Rassemblement national et Les Patriotes ont lancé des messages en direction des Gilets jaunes. Peuvent-ils en récolter les fruits ?

Lors des élections à venir, les gens voteront peut-être d'une autre façon sous l'effet de ce mouvement. Mais je pense que deux forces en particulier sortent renforcées de l'exacerbation de ce conflit. La première, c'est le Rassemblement national. Marine Le Pen a su faire preuve de prudence tout en montrant que son parti était en phase avec les Gilets jaunes. Le second petit vainqueur, beaucoup plus modeste, ce sont les écologistes. Je ne serais pas étonné que Yannick Jadot [tête de liste EELV aux Européennes, NDLR] fasse un bon score aux élections européennes. Quant à Jean Luc Mélenchon, je pense qu'il est en chute. Son discours aux accents révolutionnaires et son populisme indifférencié font que plus il parle, plus il est affaibli. 

"Le pouvoir sort affaibli de cette crise"

Le grand débat national voulu par le gouvernement peut-il encore laisser envisager une sortie de crise ?

Ce grand débat, qui ne semble pas devoir déboucher sur des lois ou de nouvelles décisions, on ne sait pas trop où il va. Ce qui se profile, c'est que le gouvernement durcisse sa posture à l'égard du mouvement, aille vers plus d'autoritarisme, et que cela débouche sur davantage de radicalité et de violence. Le pouvoir sort affaibli par cette crise et reste sans interlocuteur réel, d'autant que le président de la République a écarté les syndicats. Il reste difficile d'envisager la sortie de cette crise qui se poursuit sur deux registres, sur le plan social, avec des revendications qui restent peu ou mal entendues, et sur le plan politique, avec un pouvoir affaibli et des oppositions qui peinent à se faire entendre. 

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