Mobilisation des Gilets jaunes : "Les médias sont dans une positon paradoxale"

Social

Toute L'info sur

La colère des Gilets jaunes

EN RÉSEAU - Depuis plus d'un mois, nous observons les Gilets jaunes discuter, s'organiser et débattre sur Facebook. Une nouvelle forme de mobilisation qui pose plusieurs questions. Après s’être demandé si le réseau social de Mark Zuckerberg n’était pas le grand gagnant du mouvement, nous nous penchons sur la question de la défiance qui règne en ligne vis-à-vis des médias. L'occasion de comprendre, avec le chercheur Jean-Marie Charon, pourquoi les journalistes sont ainsi pris pour cible.

"Renseignez-vous, utilisez cette formidable base de données qu’est Internet." La veille du quatrième "acte", Maxime Nicolle, alias Fly Rider, conseille aux Gilets jaunes, dans un direct sur son groupe Facebook, d’éviter les médias pour s’informer. Une parole loin d’être isolée. Entre les lives montrant la "vérité" partagés des milliers de fois, des commentaires par centaines insultant les journalistes, et même un événement proposant d'"assiéger les médias" - des regroupements devant des chaînes de télévision ont eu lieu le samedi 29 décembre à Paris - les interactions sur le sujet sont considérables. Et posent plusieurs questions. Parmi celles-ci : comment expliquer une défiance aussi profonde des Gilets jaunes vis-à-vis de la sphère médiatique et de ses journalistes ?

Cette méfiance n’est évidemment pas nouvelle. Depuis sa création en 1987, le baromètre annuel de la confiance des Français dans leurs médias montre que près d’une personne sur deux croit que les événements ne se sont pas déroulés comme décrit dans les journaux. Une donnée visible dans les propos des Gilets jaunes sur Facebook. Et qui mène parfois à des extrémités bel et bien concrètes : violences physiques contre les journalistes ou même situation de blocage, comme le quotidien Ouest France en a fait les frais, empêché de paraître jeudi dernier.

"Sentiment d’être stigmatisé et caricaturé"

Pourtant, dans ces mêmes groupes Facebook, des modérateurs sont présents, parfois plus de vingt, notamment afin d'empêcher les propos violents ou les fausses informations de prospérer. Et les articles de "médias traditionnels" y sont fortement relayés. C’est ce que le sociologue Jean-Marie Charon, l’un des experts à l’initiative de ce baromètre il y a plus de trente ans, décrit comme la "position paradoxale" des médias face à leur public. Les Gilets jaunes sont bien le centre de l’actualité mais ne s’y reconnaissent pas, car ils sont pris du "sentiment d’être stigmatisé et caricaturé". Une tendance que le chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) a observé dès les émeutes des banlieues en 2005. "On a mis en cause la façon dont les médias ont traité le problème, et notamment ceux qui comptabilisaient le nombre de voitures brûlées." 


Une critique qui ne remet pas en cause les faits, mais l’éditorialisation de l’actualité. L’impression d’être face à une "pensée unique". "Les chaînes d’information cristallisent l’exaspération de ne pas voir le mouvement traduit dans les termes mêmes des acteurs", explique ainsi Jean-Marie Charon. Un exemple frappant : le 13 décembre dernier, lors d'une conférence à Versailles organisée par les "messagers" les plus influents des Gilets jaunes, un internaute filme en direct. En commentaires, on se demande pourquoi, et ce tandis que des micros de grands médias sont présents, aucune télévision ne diffuse en direct. Ceux qui tentent une réponse sont unanimes : les journalistes préfèrent garder les images pour les modifier à leur guise.

Les médias en "live" grands favoris des Gilets jaunes

En réponse à ce scepticisme, trois médias sont omniprésents sur Facebook : Brut, RT France, ainsi que les reportages de Vincent Lapierre, "journaliste indépendant", proche de Dieudonné ou Alain Soral. Très différents les uns des autres, ils sont néanmoins tous récents et exclusivement visibles sur internet. Et, dans leur couverture de la mobilisation, tous proposent de larges reportages "en direct", au cœur des mobilisations. Des images brutes, comme le nom du support en ligne qui ne diffuse que des contenus vidéo largement plébiscité sur les groupes Facebook.

Par ce système d’images non retravaillées, ces canaux ont trouvé grâce aux yeux des Gilets jaunes. Un désir d’information directe qu’observe Jean-Marie Charon : "L’acteur qui se mobilise attend des journalistes qu’ils rendent compte de ce qui leur arrive exactement, or le travail du journaliste est souvent de chercher un angle. Son point de vue ne peut pas être celui de l’acteur."

Un flot d’informations sans hiérarchie

En cherchant à s'informer en ligne, les Gilets jaunes sont aussi influencés par les "messagers", qui eux-mêmes n’apprécient guère les médias. Si Jean-Marie Charon avoue qu’il est difficile de "hiérarchiser ce qui est le plus déterminant, en termes de crédibilité, dans les choix du public", il explique que "l’un des critères le plus prégnant est le conseil de pairs, c'est-à-dire de personnes en qui j’ai confiance ou me ressemblent".


Des pairs transformés en amis Facebook tout au long de la mobilisation. Quand Maxime Nicolle confie qu’il aime regarder RT, ou lorsqu'Éric Drouet partage un reportage de Vincent Lapierre, ces canaux d’informations prennent de la valeur aux yeux de l'ensemble de leur communauté. Et perpétue le désamour envers les médias dits "traditionnels". "L’idée de recommandation met au même niveau toutes les ressources",  analyse Jean-Marie Charon. Dans un flot d’informations sans hiérarchie, où un commentaire sur Facebook, un direct en vidéo ou un article d’un média ont la même valeur, toutes les vérités seraient donc bonnes à prendre. Ouvrant parfois la brèche aux théories conspirationnistes, comme on a pu s'en apercevoir tout au long des semaines écoulées.

A la faveur de la crise des Gilets jaunes, le risque du désamour entre la population et les médias est donc bien réel. Ce qui a eu pour conséquence de voir émerger une prise de conscience, à tout le moins des intentions, de la part de la sphère médiatique.  Le "media culpa" du patron d'Europe 1, Laurent Guimier, dans les colonnes des Echos, a particulièrement été remarqué. "Ne faisons plus comme si la crise ne nous concernait pas", écrit le journaliste, appelant la profession à "profiter du moment historique actuel pour se réinvestir dans les missions oubliées" et dans les "zones de non-média", au plus près de la population. Une initiative qui fait écho au vœu de Jean-Marie Charon d'"imaginer des ponts entre journalistes et acteurs sociaux", pour une "meilleure éducation aux médias".

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter