Dans le rétro : comment ont commencé les grèves de 1995 ?

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Les grèves de décembre 2019 contre la réforme des retraites

FLASHBACK - Les grèves de 1995 en France contre le plan Juppé furent à leur époque les plus importantes depuis celles de Mai 68, régulièrement utilisées comme élément de comparaison avec celle qui se profile le 5 décembre 2019. Mais leurs prémisses étaient-elles réellement les mêmes ?

À chaque grand mouvement de grève, à la SNCF, à la RATP ou dans les services publics, les grèves ayant touché le pays à la fin de l’année 1995 sont régulièrement mentionnées comme références, a fortiori pour celles qui se profilent en ce début décembre 2019. Et pour cause... 

Cette année-là, la France est présidée par un nouveau président de la République, Jacques Chirac, élu en mai pour résorber la "fracture ­sociale", et ayant fait d’Alain Juppé son Premier ministre, chargé du chantier des réformes. Bien avant les fameuses grèves, des tensions préfigurent le chaos social, selon le sociologue Michel Fize, sollicité par LCI : "Le 24 août 1995, Alain Madelin, alors ministre de l’Economie et des Finances, annonce à Europe 1 que les fonctionnaires doivent travailler plus longtemps, comme les salariés du secteur privé. Le lendemain, il est renvoyé par Alain Juppé qui veut apaiser les tensions et ne connaître aucun couac pour réussir son dessein :  reboucher le trou de la Sécu en très peu de temps. Pour lui, la ­nation doit produire de douloureux ­efforts pour ­réduire ses déficits et, en deux ans, il faut arriver à l’équilibre afin de répondre aux critères de Maastricht. Début septembre, Juppé commence ses premières annonces, dont le gel des salaires des fonctionnaires ; ce qui entraîne les premières manifestations dans la rue." 

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Une contestation étudiante comme impulsion

Un jeu de dominos prend alors forme : "La vraie impulsion de départ des grèves de 1995 a lieu le 9 octobre par la grâce d'une contestation étudiante. Les étudiants déploraient en effet les mauvaises conditions de travail, les amphithéâtres bondés, le manque de profs et d’agents administratifs... Ils étaient vent debout et leur révolte a éclaté en concomitance avec des déclarations du pouvoir. Ce sont eux qui, début octobre, ont instillé les premiers ce climat." 

Pas déstabilisé, Alain Juppé présente le 15 novembre 1995 à l’Assemblée nationale sa réforme ("faite pour durer", assure-t-il), sous les hourras extatiques des autres membres du gouvernement. "Personne ou presque ne la conteste", se remémore Michel Fize. 

Si deux millions de personnes descendent dans la rue, mon gouvernement n’y survivra pas. Mais je ne crois pas à cette hypothèse.- Alain Juppé, dans un entretien accordé à "Sud-Ouest" le 16 novembre 1995

Le 16 novembre, soit le lendemain, dans un entretien accordé au quotidien Sud-Ouest, Juppé a cette phrase malheureuse : "Si deux millions de personnes descendent dans la rue, mon gouvernement n’y survivra pas. Mais je ne crois pas à cette hypothèse." Il ne croyait pas si mal dire. 

"Le 5 décembre 1995 reste une date très importante dans ces grèves", poursuit le sociologue. "Ce jour-là, la CGT a fait un appel à la manifestation et il y a eu, selon les chiffres des renseignements généraux, 520.000 manifestants. Deux jours plus tard, le 7 décembre, il y en a eu 700.000. Le 12 décembre, au bas mot 985.000 personnes dans les rues." La France du service public grogne, (re)bat du pavé, bloque le pays sans que le secteur privé ne fasse montre d'hostilité contre cette mobilisation. Conséquences inéluctables du chaos social : cheminots en colère, transports à l’arrêt, manifs monstres. Et les syndicats de se livrer à des jeux de pouvoir avec leurs fortes têtes, Louis Viannet (CGT), Nicole Notat (CFDT) et, surtout, Marc Blondel (FO). Une telle alliance que l'on "a d'ailleurs beaucoup épilogué sur la poignée de mains entre Louis Viannet de la CGT et Marc Blondel de FO" note Michel Fize. "En 1995, Louis Viannet n’était pas une personnalité forte, on lui avait même reproché d’être assez faiblard, de ne pas être conforme à l’esprit de la CGT. La véritable vedette, c’était Marc Blondel. Et malgré elle, Nicole Notat qui, en prenant position pour le plan Juppé, a provoqué des tensions au sein même de sa centrale syndicale."

En dépit du tumulte, le Premier ministre demeure, lui, inflexible : "Je ne retirerai pas le plan de réforme et de sauvegarde de la Sécurité sociale !" assure-t-il. Seulement, de fil en aiguille, les 2 millions de manifestants redoutés par Juppé sont atteints, l’obligeant à adopter la logique du "retrait". Paralysant le pays pendant trois longues semaines, ces grèves de 1995 se révèlent les plus grandes que le secteur public ait connu depuis 1968. 

Les grèves de 2019 seront celles de 1995, en pire.- Michel Fize, sociologue

Déclenchées suite à la volonté d'Alain Juppé de réformer en profondeur la sécurité sociale et le système de retraite, ces grèves trouvent-elles de réelles similitudes avec celles qui se profilent ce jeudi 5 décembre 2019 ? "Entre 1995 et 2019, existent en effet de grandes convergences", reconnait Michel Fize. "La grande ressemblance, c’est que tout cela arrive en ordre dispersé. C’est quand même essentiellement la SNCF, un peu moins la RATP. En 1995, c’était exactement la même chose : il a fallu attendre 4 jours entre le 24 novembre et le 28 novembre pour que la RATP entre en grève à son tour. Mais c’est différent à d’autres égards, la situation économique et sociale a beaucoup changé, s’est beaucoup dégradée. Pour moi, 2019 sera 1995, en pire. Vont s’agréger d'autres gens, notamment ceux du secteur privé. Quand on regarde bien la situation, il n’y a pas une catégorie sociale qui ne soit pas sinistrée. En 1995, il y avait les fonctionnaires et les cheminots, on gelait leurs salaires, on menaçait d’allonger la durée de cotisation à 40 années. En 2019, se trouve une diversité de catégories sociales représentées qu’on n’avait pas en 1995." Avocats, agriculteurs, secteur hospitalier, étudiants, etc. Preuve, selon le sociologue, que "les feux partent de tous les côtés". 

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"Plus proche de mai 68", selon le sociologue Michel Fize

Cette réforme des retraites de 2019 marque le retour sur le devant de la scène des organisations syndicales, en perte de vitesse depuis leur dernière grande victoire, en 1995. Pour autant, comme le rappelle Michel Fize, "à cette époque, les gens n'en voulaient pas non plus, ils étaient déjà très méfiants vis-à-vis des logiques syndicales, évoquant trop les logiques politiques."

Le sociologue va plus loin, et incite à faire non pas une comparaison avec les grèves de 1995 mais avec un certain mois de mai 1968 : "En 1995, on savait qu’il y aurait une négociation ou un retrait du projet, à une époque où ledit retrait était à la mode, dans la continuité du retrait du projet de loi Devaquet en 1986 pour la réforme de l’université. En 2019, il s'agit d'une juxtaposition de mécontentements partagés. On assiste à un soulèvement populaire, avec une vision plus large que la défense d’un statut. Soit le changement d’une économie, d’une façon de faire de la politique." 

Pour le sociologue, cette contestation sociale et politique repose non pas sur une négociation mais un rapport de forces, "un bras de fer laissant ouvertes toutes les hypothèses". "Ce jeudi 5 novembre 2019 deviendra le commencement de quelque chose, peut-être des semaines de contestation, de blocage, d’arrêt. Mais nous ne sommes plus dans un jeu de rôles assez classique avec le gouvernement d'un côté et les corps intermédiaires de l'autre. Un tête-à-tête qui n’a pas lieu aujourd’hui, les syndicats ne représentent qu’eux-mêmes et leurs petites forces. Cette défiance touche autant le syndical que le politique, comme en témoigne l'aversion des Gilets Jaunes à leur endroit. Ainsi, s’il y a des blocages partout, on sera loin de la situation contrôlable en 1995. En cela, oui, ce qui se passe aujourd'hui me fait davantage penser à Mai 68."

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