Grève du 5 décembre : comme un air de 1995 ?

La grève générale contre la réforme des retraites de ce jeudi fait repenser à celle de 1995. Cette dernière a paralysé le pays durant trois semaines d'affilée.
Social

Toute L'info sur

Les grèves de décembre 2019 contre la réforme des retraites

ANNIVERSAIRE - La mobilisation annoncée le 5 décembre prochain contre la réforme des retraites correspond à la date anniversaire du mouvement de grève général de décembre 1995. Au-delà du symbole, peut-on vraiment comparer les deux événements ?

Sur le papier, c'est probablement la mobilisation professionnelle la plus massive qui ait été annoncée depuis l'élection d'Emmanuel Macron. Le 5 décembre prochain, un mouvement syndical rassemblant les principales centrales appelle à une grève reconductible à la SNCF, à la RATP, chez Air France, dans le secteur de l'énergie, les hôpitaux, les forces de l'ordre ou encore les avocats, tous mobilisés contre la réforme des retraites et la suppression des régimes spéciaux. Les grévistes pourraient être rejoints par les étudiants, qui tentent de se fédérer contre la précarité, et les Gilets jaunes, dont plusieurs figurent ont appelé à rejoindre le mouvement. 

Une apparente unité qui suscite, de façon récurrente, la comparaison avec les fameuses grèves de décembre 1995 contre la réforme des régimes spéciaux, qui avaient abouti à un recul retentissant du gouvernement Juppé et à la dernière grande victoire populaire pour les syndicats représentatifs. Faut-il pour autant rapprocher les deux événements ? 

Des syndicats affaiblis

La question de la comparaison avec 1995 avait déjà été posée durant la réforme de la SNCF en 2018, qui prévoyait notamment de mettre fin au statut de cheminot. L'issue de cette réforme, que les organisations syndicales n'ont pu remettre en cause, a montré que le parallèle était particulièrement risqué. 

Lire aussi

"La date anniversaire du 5 décembre n’a pas été choisie par hasard et dit quelque chose sur la force des attentes, mais elle ne suffit pas à établir une comparaison", juge l'historienne Danielle Tartakowsky, grande spécialiste de l'histoire politique du XXe siècle, sollicitée par LCI. "Il n'y a pas de lien direct entre les deux événements, d'autant que celui du 5 décembre prochain fait suite au mouvement contre la réforme de la SNCF, qui s'est terminé de la manière que l'on sait". 

L'un des facteurs qui distinguent les deux époques est l'affaiblissement du syndicalisme. D'abord, leur perception par l'opinion, qui soutenait massivement leur action il y a 24 ans et vivait une sorte de "grève par procuration", y compris chez les salariés du secteur privé. "En 1995, note Danielle Tartakowsky, les syndicats de la fonction publique pouvaient être entendus comme l'expression d'un intérêt général. Depuis une dizaine d'années, les organisations syndicales ont plus de difficultés à être perçues comme les garantes de cet intérêt général." En outre, "les espaces de négociations qui assuraient aux syndicats une fonction sociale ont été mis à mal", comme l'illustre la loi Pacte, qui a déplacé les négociations à l'intérieur des entreprises, ou les ordonnances réformant le Code du travail.

Voir aussi

Les Gilets jaunes, nouvelle donne ?

Pour l'historienne des mouvements sociaux, le mouvement de 1995 s'inscrivait "dans une séquence ouverte en 1983-1984 par le projet de loi Savary sur l'école" - retiré par François Mitterrand - "et qui s'est achevée en 2003", avec la réforme des retraites et la célèbre formule employée par l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin : "Ce n'est pas la rue qui gouverne". A l'exception notable du rejet du CPE en 2006, les mouvements sociaux ne sont pas parvenus, depuis lors, à renverser une grande réforme portée par un gouvernement. 

Depuis 1995, la stratégie des gouvernants a d'ailleurs changé. "La grande leçon qui a été tirée des grèves de 1995, c'est de ne pas vouloir trop en mettre dans une même réforme", résumait ainsi, pour LCI, Rémi Bourguignon, maître de conférences à l’Institut d'administration des entreprises de Paris-Sorbonne, durant la réforme de la SNCF. Le gouvernement entend ainsi réformer "secteur par secteur pour éviter un mouvement social généralisé", d'où son empressement, il y a plus d'un an, à conclure la réforme de la SNCF.

Un facteur récent a toutefois modifié sensiblement la donne : le mouvement des Gilets jaunes. "Après la réforme de la SNCF, Emmanuel Macron avait le sentiment qu'une autoroute s'ouvrait à lui", explique Danielle Tartakowsky. "Face aux Gilets jaunes, le gouvernement a été contraint de faire un certain nombre de concessions qui ont eu un coût, même si les Gilets jaunes estiment eux-mêmes qu'ils n'ont pas gagné."

Le mouvement hors normes de l'hiver 2018-2019 rend toute comparaison ardue. "Le mouvement du 5 décembre ne sera pas une reproduction de 1995", juge Danielle Tartakowsky. "La vraie question est de savoir si ce mouvement sera puissant. On observe des acteurs qui ne convergent pas, mais qui se mobilisent simultanément. Cela crée un espace." D'où, probablement, la fébrilité apparente du gouvernement, qui tente de répondre, de façon distincte, à chacune de ces revendications pour qu'elles ne s'additionnent. 

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter