Pédophilie dans l'Église : "Il y a une exploitation de la naïveté chrétienne" selon le président d'une association de victimes

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PÉDOCRIMINALITÉ - Les religieux et religieuses de France réunis ce mardi à Lourdes ont décidé de "s'associer" à la décision des évêques prise la semaine dernière. En clôture de l'Assemblée plénière des évêques avait ainsi été annoncée, entre autres, la création d’une "commission indépendante" dont l'objectif sera de "faire la lumière" sur les abus sexuels sur mineurs dans l’Église depuis 1950. Une décision que François Devaux, président de l'association de victimes La Parole Libérée, ne considère "pas fiable".

Après les évêques, ce sont les religieux et religieuses qui donnent leur accord. Réunie à Lourdes, la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) a annoncé ce mardi 13 novembre qu'elle décidait de "s'associer" aux évêques afin de mettre en place une commission indépendante sur la pédocriminalité dans l'Eglise.

Car la semaine dernière, lors de l’Assemblée plénière des évêques qui se déroulait également à Lourdes, pour la première fois, d'anciennes victimes de prêtres pédophiles avaient été invitées. À la suite de quoi les évêques avaient annoncé, notamment, vouloir créer une "commission indépendante"dont le rôle sera de "faire la lumière" sur les abus sexuels sur mineurs dans l’Église depuis 1950.

Une décision très longtemps attendue. Mais qui devra s'accompagner d'actes réels. Car pour François Devaux, président de La Parole Libérée , il ne "faut pas se fier à ce que l'Église dit, mais à ce qu'elle fait". Interrogé par LCI, ce représentant d'une association de victimes  explique comment, à travers son histoire, cette instance n'a cessé de décevoir. 

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LCI : La création d'une commission d'enquête "indépendante" devrait permettre de lever le voile sur les pratiques de prêtres pédophiles dans l'Église et sur ceux qui les ont protégées. Que pensez-vous de cette annonce?

François Devaux : Potentiellement c’est une bonne nouvelle puisque l’Église a ce devoir envers son passé et son attitude. Pour l’instant, cette annonce va donc plutôt dans le bon sens. Sauf que rien ne permet de savoir si ce travail sera fiable ou ne représente qu'un coup de communication, encore une trahison. Car depuis trente ans, des annonces sont faites. L’Église nous dit que ça y est, elle saisit enfin la gravité des faits. Et ce jusqu’au Pape.Il a lui-même fait une belle annonce en créant une commission pontificale contre la pédophilie. Qui a fini par être une trahison : toutes les victimes en ont claqué la porte. Un autre exemple, en France cette fois-ci. Suite aux actions des associations, de la Parole Libérée et à la pression de l’opinion publique, il y a eu la création d’une cellule de veille contre la pédophilie. Mais qu’a-t-elle fait depuis trois ans ? Mise à part annoncer qu’elle veut procéder à la formation des clercs ? D’ailleurs, si elle compte répondre à ces questions par la formation, on se rapproche de la théorie totalement fausse de conversion à l’homosexualité. Quoi qu’il en soit, on ne sait pas ce qu’elle fait, à quoi elle sert, et elle n’est certainement pas efficace. 

 Les évêques, le Pape… tous manquent de fiabilité. Ils jouent sur le temporel, le spirituel, pour fuir la réalité des choses. Il y a une exploitation de la naïveté chrétienne de la part de l’Église, et seule la pression de l’opinion publique les fait avancer. C'est pourquoi, à travers l'histoire, on a seulement pu observer des annonces en grande pompe. Sans rien derrière. Est-on encore une fois sur ce schéma-là ? On ne sait pas, mais il faut être prudent. Nous n’avons aucune garantie que ce qui a été dit sera fait puisqu’il y a un fossé abyssal entre les deux. 

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LCI : Vous évoquez un "fossé abyssal". Sur LCI, le prêtre Père Vignon, considéré comme un lanceur d’alerte au sein de l’Église et qui a été démis de ses fonctions de juge, décrivait, un "message contradictoire". Y-a-t'il donc un double discours de la part des évêques?

François Devaux : Oui,  cest toute cette incohérence qui est glaçante. Avec le cas du prêtre Vignon, nous avons la preuve, la démonstration concrète, du fossé qu’il y a entre les belles paroles et ce qui est mis en place. Ainsi, je n’ai pas entendu un seul évêque prendre publiquement sa défense. Et l’Église n’apporte aucune réponse. La probabilité qu’il soit réintégré et réhabilité {ce que l'association demande à travers une pétition ndlr.} est proche de zéro. Nous assistons donc à une crucifixion, dans l’indifférence générale, d’un homme qui se bat pour lutter contre ce fléau dans son Église. 

On voit bien que, ni l’état d’esprit, ni l’intention pour endiguer ce problème, ne sont au rendez-vous. Il y a une omerta générale des institutions. Car le sujet de fond, réellement, ce n’est pas la pédophilie. Le vrai scandale c’est ce qui a permis la réitération des actes, le vrai scandale c’est que des hommes, qui ne sont pas pédophiles, ont protégé ces actes. Et aujourd’hui encore, des évêques sont toujours en poste! Après avoir sciemment couvert des pédophiles.La responsabilité de l’Église : c’est ça le point clé. L'Église a crée des victimes. 

C'est la raison pour laquelle nous avons refusé de participer à la Conférence des évêques de France. Nous ne voulons pas participer à cette omerta. Nous sommes dans un pays de liberté d’expression. Et, tant que la mécanique de silence ne sera pas vraiment remise en cause, rien ne sera possible.

L'omerta a généré des décennies de destruction psychique pour les victimes- François Devaux, président de La Parole Libérée

LCI : La Conférence des évêques de France a également proposé un "geste financier aux personnes victimes". Qu'en pensez-vous au sein de La Parole Libérée? 

Personnellement, je ne connais pas la définition de "geste financier". Qu’est-ce que ça veut dire ? Pour moi, une chose est sûre : ce terme-là n’est pas approprié et est mal choisi. Car il suppose la petitesse d’un "geste", face à la petitesse supposée d’un acte pédophile. Comme si tout ça n’était pas grave. Alors que si, ça l’est.  Cette omerta a généré des décennies de destruction psychique pour les victimes. Nous faisons face à des existences brisées, a des impacts sur les victimes qui sont incalculables sur un plan financier. La reconnaissance du préjudice ne s’achète pas.

Donc aujourd’hui, soit nous sommes face à un défaut de langage, qui n’est pas condamnable, soit face à des évêques qui font un pas en avant et trois pas en arrière. En tout cas, si c’est pour filer quelques maigres compensations financières, qu’ils se les gardent.

LCI : Nous sommes donc face à deux annonces qui ne vous satisfont pas. Que demandez-vous alors?

Nous demandons quelque-chose qui se rapproche de ces annonces : la transparence sur l’omerta qui règne dans l’Eglise, sur la réalité des faits, et sur les commissions qui existent déjà où qui seront créées. Que l’Eglise émette des rapports concrets. Il faut aussi mettre en place une réelle réparation financière pour ces personnes dont l’existence a été détournée. C’est le strict minimum. Après, nous pourrons discuter des réformes à faire dans le droit canonique. Toutes ces propositions, nous les avons déjà faites sans qu’ils n’en fassent grand-chose.

 

Mais l’Église va devoir agir. Elle sait que la France entière a le regard braqué sur elle. Et qu’elle risque son destin. Les évêques réunis portent l’avenir de cette instance entre leurs mains, et leurs décisions, ce qu’ils font aujourd’hui, va impacter l’Église et décider de si elle survivra, ou non, à ce traumatisme.

De mon côté, je prédis qu'elle est dans une chute programmée. L’âge moyen des clercs aujourd’hui est de 70 ans, celui des donateurs, qui représentent la moitié des finances, est de 75. Et tous les fidèles partent, car on n’entre dans l’Eglise que par transmission, et pour les nouvelles générations, le message est trop contradictoire. Donc, bientôt, l’Église va se retrouver face à un manque de mains, de financements et de fidèles. Selon moi, elle est clairement menacée. Il lui reste peu de temps pour agir, sans quoi elle risque de s’effondrer sur elle-même.

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