Réforme des retraites : peut-on parler d'une "radicalisation" de la contestation ?

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La réforme des retraites d'Emmanuel Macron

DÉCRYPTAGE - Actions surprises, blocages, coupures d’électricité, … Après quatre semaines de mobilisation contre la réforme des retraites, les opérations coup de poing s’accumulent, virant parfois à l’affrontement avec les forces de l’ordre. Le délégué général de LaREM, Stanislas Guerini, a dénoncé une "radicalisation" de certains manifestants. L’occasion de décrypter les raisons pour lesquelles la contestation évolue.

Les manifestants étaient "radicalisés". C’est en ces termes que Stanislas Guerini, le délégué général de La République en marche (LaREM), a décrit les grévistes qui se sont rassemblés ce jeudi 2 janvier devant le siège du parti de la majorité, à Paris. Celui qui estime que des individus ont tenté de s’introduire dans les locaux, information d’abord démentie puis reprise par la préfecture de police, dénonce une action qui n’était pas une "expression démocratique légitime". Un terme qui pose question et qui souligne le changement des formes de lutte dans le conflit social. 

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L'importance de la "guerre des mots"

Avec cette expression, le député LaREM fait référence un vocabulaire "guerrier". Un renvoi qui n’est absolument pas surprenant. Il fait d’ailleurs partie intégrante du bras de fer, comme nous l’explique Dominique Andolfatto. Pour ce politologue spécialiste de la question syndicale et du dialogue social, "un conflit est évidemment – et d’abord – une guerre des mots, et son vocabulaire est celui de la guerre".  Dès lors, employer le terme "radicalisation" revient à "dénoncer une combativité qui tendrait à devenir absolue et sortiraient des règles admises", selon ce politologue. Une tactique qui permettrait, selon lui, de rejeter l'éventualité d'une négociation, du moins avec les manifestants visés par ce terme. 

D’autres exemples ont ponctué dans ce sens ces semaines de conflit social. Le 31 décembre, lors de son allocution à l’Elysée, le président de la République avait ainsi plaidé "l’apaisement" plutôt que "l’affrontement". Deux jours auparavant, dans les pages du Journal du dimanche, Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d’Etat aux Transports, accusait la CGT de pratiquer un syndicalisme "d’opposition systématique à toute réforme, de blocage et parfois d’intimidation", dénonçant la "pression" de certains grévistes. Face à lui, son secrétaire général, Philippe Martinez, rétorquait que l’exécutif organisait "le bordel". "Le gouvernement fait pleurer dans les chaumières pour jeter le discrédit sur les grévistes", dénonçait le syndicaliste. 

Le symptôme d'un mouvement qui dure

Au-delà du vocabulaire employé par l'exécutif, cette situation a pu devenir une réalité dans le cadre des conflits sociaux, comme le souligne Dominique Andolfatto. Pour l’auteur de l’ouvrage La démocratie sociale en tension, professeur à l'université de Bourgogne, tout mouvement qui dure "tend effectivement à se radicaliser". Car ceux qui continuent sont souvent plus déterminés, font de la lutte "une sorte d’absolu". Fait qu’on observe depuis quelques semaines. Si elles débordent rarement, les actions se diversifient, allant des tableaux du Lac des cygnes réalisés sur le parvis du Palais Garnier par les danseuses de l’Opéra de Paris au blocage des dépôts de bus, en passant par des rassemblements surprise dans des lieux stratégiques.

En vidéo

La grève en musique de l'Opéra de Paris, sur l'air du Lac des cygnes

La question : comment se faire entendre?

Des actions spectaculaires vues par les syndicats comme un moyen de se faire entendre, surtout après le mouvement des Gilets jaunes. Ces derniers, par leurs actions multiples et répétées et leur mobilisation continue, des concessions de l'exécutif, sur le gel de la hausse des taxes sur les carburants ou encore sur le pouvoir d’achat. Un activisme qui avait d'ailleurs rendu les syndicats difficilement audibles durant près d'un an. Ces derniers n’avaient probablement pas obtenues de telles avancées depuis 2006 et le retrait du fameux CPE (contrat première embauche). 

C’est donc ainsi qu'un nouveau modèle de lutte semble se faire jour chez les syndicats. Comme le mouvement né en novembre 2018, des salariés se sont organisés ces dernières semaines en groupes sur Facebook pour trouver un écho à leurs revendications. C'est le cas par exemple du collectif "La Base", formé à la RATP, qui ne cesse de vouloir aller de plus en plus loin dans le conflit. En décembre, Le Monde évoquait ce groupe comme une forme de "radicalisation de la base" syndicale. 

Auprès de LCI, Dominique Andolfatto va encore plus loin, estimant que ces salariés sont même à l’origine du mouvement. "Ils ne se sont pas nécessairement radicalisés mais sont, depuis le début, très déterminés", avance-t-il, indiquant que les directions syndicales n’ont alors d’autre choix que de "tenir compte de cette détermination" afin de ne pas se fragiliser encore plus. 

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Bon nombre d’actions surprises ont permis, de fait, de maintenir les grèves au cœur de l’actualité, y compris durant les vacances de Noël. C’est le cas par exemple de la marche aux flambeaux de la CGT à Marseille, un défilé spectaculaire qui n’est "pas vraiment une lutte", selon le chercheur, mais dont l'objectif est de "faire de la communication, d’afficher que le mouvement social dure et est vivant". 

Une communication qui passe toujours par la surprise, et parfois par l’affrontement. Comme le notait dès le mois de septembre Stéphane Sirot, "on a instillé dans les esprits l'idée selon laquelle seules les formes de transgression obtiennent des résultats". Dans un entretien pour LCI, le chercheur notait que les concessions réalisées en décembre 2018, "au moment où la violence était à son paroxysme dans le mouvement des Gilets jaunes", Emmanuel Macron avait adressé aux Français le message suivant : "Usez de la transgression et vous obtiendrez peut-être satisfaction." Un événement qui n’a fait "qu’alimenter les pratiques transgressives ; à savoir l'usage de la violence et/ou la non-déclaration de manifestations." C’est d’ailleurs dans cette esprit que Sud Rail et Solidaires envisagent une "action surprise" le 7 janvier. La première initiative de ce genre pour l'année 2020, deux jours avant la mobilisation interprofessionnelle prévue par les principaux syndicats. 

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