Retraites : manifester place de la Concorde, à Paris, un choix qui ne va pas de soi

Retraites : manifester place de la Concorde, à Paris, un choix qui ne va pas de soi
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La réforme des retraites d'Emmanuel Macron

GRÈVE - Au 51e jour de mobilisation contre la réforme des retraites, la manifestation parisienne emprunte un parcours qui suscite des interrogations, voire des inquiétudes. Manifester place de la Concorde, sur le plan historique mais aussi opérationnel, n'a rien d'évident.

Vendredi matin, peu avant 9 heures, d'importants effectifs de police longeaient la rive droite de la Seine, à Paris, en direction de l'est de la capitale. Les forces de sécurité devaient se positionner en vue d'une nouvelle manifestation contre la réforme des retraites, à l'appel de plusieurs syndicats, dont le parcours s'étendait de la place de la République à celle de la Concorde. En fin de matinée, les policiers de la Brigade de répression des actions violentes (Brav) se positionnaient d'ores et déjà sur la place, alors que le cortège n'était pas encore parti de la place de la République. Des barrières avaient été érigées afin d'éviter que les manifestants ne poursuivent par la suite vers les Champs-Elysées, ou le Palais Bourbon. 

Si cette manifestation est loin d'être la première dans ce contexte social tendu, le parcours retenu par les organisateurs et les autorités est inédit. A Paris, le choix de faire aboutir un défilé sur la place de la Concorde - à deux pas de l'Elysée où, au même moment, le Conseil des ministres présente le projet de loi sur les retraites - ne va pas du tout de soi. 

"Ce choix de lieux est celui des organisateurs et relève de leur seule responsabilité", assurait le préfet de police Didier Lallement, la veille, dans un communiqué. "La préfecture de police mobilisera des moyens humains et matériels significatifs visant à assurer la sécurité des manifestants et à prévenir les violences et dégradations en marge du cortège." "Les organisations syndicales suggèrent des parcours, et la préfecture de police dispose et décide en dernier lieu", a nuancé le député PCF Stéphane Peu, sur LCI, estimant que la responsabilité était plutôt du côté des autorités. 

Lors de la manifestation du 5 décembre 2019, un vaste périmètre d'interdiction avait été décidé sur l'axe Porte Maillot-Champs-Elysées-place de la Concorde, intégrant les secteurs de l’Élysée et des grands magasins.

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La Concorde, un lieu historiquement marqué

Haut-lieu de la Révolution française puis de la Terreur - on y installa la guillotine et on y exécuta le roi Louis XVI -, théâtre de la Révolution de 1830, et plus tard lieu de commémorations du 14-Juillet, la Concorde a également été marquée au XXe siècle par une manifestation insurrectionnelle qui a marqué les esprits.  Le 6 février 1934, une violente manifestation antiparlementaire - la Concorde est située face à l'actuelle Assemblée nationale, anciennement Chambre des Députés - organisée par les ligues d'extrême-droite a débouché sur une émeute, et sur une répression particulièrement sanglante. 

Cet événement a provoqué la chute du gouvernement alors dirigé par Edouard Daladier. Il a également abouti à un décret instaurant l'obligation de déclaration préalable d'une manifestation, toujours à l'oeuvre aujourd'hui. 

En outre, les événement de 1934 ont eu des conséquences sur la doctrine de maintien de l'ordre, et notamment sur le fait de laisser des manifestants approcher des lieux de pouvoir. La place de la Concorde se situe à près d'un kilomètre de l'Elysée et de la place Beauvau, siège du ministère de l'Intérieur, et à moins de 500 mètres de l'Assemblée nationale, juste en face, de l'autre côté de la Seine. "Chacun sait depuis le 6 février 1934 que l'on ne doit jamais laisser les manifestants pénétrer dans le périmètre Palais-Bourbon, Elysée, place Beauvau", avait ainsi lancé François Mitterrand à son ministre de l'Intérieur, en 1983, après des affrontements entre policiers et étudiants dans ce secteur.

Une place généralement "sanctuarisée"

C'est pour ces raisons que, dans la tradition républicaine, les organisateurs évitent en principe de faire aboutir un défilé sur la place de la Concorde. Parmi les rares exceptions figure la grande manifestation - pacifique - du 30 mai 1968, organisée par les soutiens du général de Gaulle pour tenter de mettre fin au mouvement social de Mai-68. 

De façon épisodique, la Concorde a pu également être un lieu de rassemblements politiques, lors de la victoire de Jacques Chirac le 7 mai 1995 et du meeting de fin de campagne de Nicolas Sarkozy, le 15 avril 2012. 

Le site a de nouveau fait parler de lui avec les manifestations des Gilets jaunes, dont certaines n'étaient pas déclarées en préfecture, et sujettes à de nombreux débordements. Le 3 décembre 2018, les ambulanciers ont envahi par surprise la place de la Concorde dans la matinée. En outre, de nombreuses dégradations ont touché les Champs-Elysées entre fin 2018 et début 2019, conduisant au limogeage du préfet de police Michel Delpuech. Les Gilets jaunes qui souhaitaient poursuivre sur la place de la Concorde avaient ainsi été bloqués par d'importants dispositifs de sécurité. Le dispositif de maintien de l'ordre prévoyait, chaque samedi, de "sanctuariser" un triangle Concorde-Elysée-place Beauvau, un périmètre totalement interdit à la circulation. 

Cette stratégie comprend des exceptions. Ainsi, une manifestation organisée par la CGT a pu aboutir sur la place de la Concorde sans être bloquée, le 5 février 2019.

La question de la dispersion

Sur le plan stratégique, la dispersion prévue de la manifestation sur la place de la Concorde pose également des questions, en raison notamment de la crainte de la présence éventuelle de "black blocs". Dans son communiqué, le préfet de police a appelé "à la responsabilité de chacun", demandant à "l'ensemble des manifestants pacifiques à se positionner dans le cortège syndical et non dans un pré-cortège où les groupes radicaux ont pris l'habitude de se former" et de "se conformer strictement aux consignes des organisateurs". 

"Actuellement, décider une fin de parcours place de la Concorde, c'est faire le choix d'en faire un potentiel champ de bataille", a jugé, pessimiste, un haut responsable de l'Intérieur joint par l'AFP. 

"N'imaginons pas le pire à chaque fois", a en revanche estimé la députée LaREM des Yvelines Marie Lebec sur LCI. "Les manifestations organisées par les syndicats se sont globalement bien passées. Les organisations syndicales sont expérimentées."

"La proximité des avenues va-t-elle permettre une dispersion plus sereine ? Il faut l'espérer", a avancé, pour sa part, la déléguée nationale SGP-FO Police Linda Kebbab, également sur LCI. Pour cette dernière, la place de la Concorde présenterait au moins un avantage : "le mobilier urbain est plutôt limité". Ce qui permettrait, a minima, de limiter la casse.

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