"Riot porn" : quel est l'impact du partage massif d'images de manifestations violentes sur le mouvement des Gilets jaunes ?

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RIOT PORN - Que ce soit avant les "ultimatums" parisiens ou les "appels nationaux" en région, des vidéos de manifestations violentes ont afflué sur les groupes Facebook de Gilets jaunes. De quoi décortiquer, avec le vidéaste de "Nantes révoltée" et une chercheuse, l'impact du "riot porn" sur la mobilisation.

Le constat est simple. Ou du moins pour tous ceux qui avaient le nez dans les groupes de Gilets jaunes depuis le début de la contestation en novembre dernier. Derrière chaque "ultimatum" mobilisateur ou chaque "appel national en région" qui a dégénéré, du "riot porn" était massivement partagé. 


Nous avons contacté l’un des vidéastes de ces clips à succès pour comprendre le mécanisme derrière ces vidéos d’émeutes à l’esthétique léchée. Et avons confronté ses propos - et nos propres préjugés - aux travaux d’Ulrike Lune Riboni. Chercheuse au Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (CEMTI), un laboratoire de l’université Paris 8, elle se concentre sur les usages contemporains des vidéos, et leur place dans les mouvements sociaux. 

L’impact de cette vidéo a été assez énormeAntoine, vidéaste pour la page Nantes Révoltée

C’est en 2016 que l’expression "riot porn" fait son apparition en France dans les pages des médias traditionnels, après un 1er-Mai particulièrement tendu. L’Urban dictionary, un catalogue anglophone en ligne basé sur la contribution des internautes, en donne une définition assez vague, estimant que le terme désigne "différentes formes de médias" montrant des émeutes et "impliquant généralement" l’usage excessif de la force par les policiers. 


Une signification complétée par Ulrike Lune Riboni, qui a identifié trois usages différents. Il peut désigner des vidéos qui esthétisent l’émeute, un type de consommation compulsive de celles-ci, ou une critique des productions médiatiques, notamment celles des chaines d’information en continu. Quant au caractère malsain que sous-entend l’utilisation du terme "porn", la chercheuse l'écarte, notant que certains réalisateurs, par exemple Romain Gavras, esthétisent eux aussi la violence, sans pour autant être désignés comme déviants. "Les scènes de bataille de Games of Thrones c’est du riot porn, si on veut", lance-t-elle, avant d’expliquer en quoi la série ne sera jamais désignée ainsi car il s’agit d’un "contenu culturel légitime". De même, l’historien Jean-Claude Caron relevait la limite de ce terme dans les pages du Temps en 2016, notant que le célèbre tableau "La liberté guidant le peuple", d’Eugène Delacroix, était déjà une forme de "riot porn", avec une esthétique insurrectionnelle très forte.

Pour toutes ces raisons, Antoine* refuse de désigner son travail comme tel. Infirmier, il réalise depuis trois ans, bénévolement, des vidéos pour la page Nantes Révoltée. Malgré tout, il admet que ces productions répondent clairement à certains critères dudit "riot porn", notamment la mise en lumière de la violence. S’il n’a pas de désir particulier de provoquer de la casse, le vidéaste refuse de mettre un "voile" sur celle-ci, car "elle existe". "Je trouve ça bizarre de ne pas la reconnaître, alors que le 14 juillet, on fête la prise de la Bastille. En gros, chaque année, on célèbre une grosse émeute." Parmi ses réalisations, l’une des plus populaires du site, "Samedi 11 mai : toutes et tous à Nantes", cumule 90.000 vues. Mais les trois quarts des vues de cette vidéo ont été réalisées les quatre jours précédents "l’appel national" lancé en mai dernier. A la veille du "26e acte" prévu à Nantes, elle battait des records d’audience, dépassant les 77.000 vues. 


Les deux minutes treize de ce document s’ouvrent sur des violences policières, qui font écho à un puissant discours de l’Abbé Pierre. D’une voix posée mais grave, le fondateur d’Emmaüs déclare : "Vous avez probablement plus de sang, sur vos mains d’inconscients, que n’en aura jamais le désespéré qui a pris des armes pour essayer de sortir de son désespoir". Cette séquence est suivie par des titres en jaune et blanc sur fond noir qui invitent à contrer "la violence des puissants", "les injustices sociales" ou encore "l'arrogance du pouvoir". Un appel qui se conclut par un montage, très rythmé, d’extraits de manifestations. Modifiés par un filtre jaune, ils servent de point de chute à la vidéo, avec un "Soulevons-nous" inscrit sur la longueur qui donne la sensation d’un mouvement victorieux. 


Un film parmi tant d'autres, notamment ceux partagés par la page Cerveaux non disponibles, qui rencontrent un franc succès. Et qui sont particulièrement galvanisants. Avant le premier "ultimatum" parisien, le 16 mars dernier, les Gilets jaunes ont tous pu découvrir sur leur fil d'actualité le clip "Pour l'acte 18 à Paris, un seul mot d'ordre : Résiste !!!". Sur une bande-son apparemment candide, la chanson "Résiste" de France Gall, la vidéo pouvait alimenter une certaine agressivité.

Interrogé par LCI sur cette réalisation, Antoine* ne cache aucunement sa volonté : celle de "donner envie quitte à grossir les traits" en se rapprochant de l’esthétique de la bande-annonce hollywoodienne. "On se met en rupture avec les cortèges merguez au cul du camion", nous confie le jeune homme, avouant que souvent, ces œuvres en deviennent "nanardesque et grandiloquentes". Grâce à ce travail en rupture avec les appels à manifester "souvent très plan-plan et carrément chiants", ce passionné de l’image estime qu’il arrive à remobiliser les troupes. Et pour cause, le 26e acte a été l’un des plus suivi dans la capitale de Loire-Atlantique, captant même l'attention de Maxime Nicolle qui se trouvait dans les rangs du cortège. "L’impact de cette vidéo a été assez énorme", admet celui qui, dans le passé, a collaboré avec une grande chaîne de télévision. Sourire dans la voix, bien qu’il ne flatte pas son ego, il concède que c’est le résultat qu’il espérait. "Quand ça marche, on se dit que la vidéo est un bon support pour porter sa voix. J’étais vraiment content."


Si le jeune homme estime, comme nous, que son travail a permis un regain de mobilisation, Ulrike Lune Riboni met cette théorie en doute. La chercheuse broie en quelques minutes tous nos préjugés. Pour elle, l’hypothèse que les images peuvent provoquer l’envie d’aller en manifestation n’est basée que sur une idée "pré-reçue" qu’elles auraient un impact sur nos comportements. Sauf qu’en sciences sociales, "il n’y a aucune preuve que l’iconographie révolutionnaire provoque la révolte". "On pourra objecter que la publicité influe sur les comportements d’achat mais là on parle d’un tout autre type de causalité", note ainsi la chercheuse.

La vidéo provoque un "engagement émotionnel"

Mais alors, le lien observé entre le succès de ces vidéos et la hausse de la mobilisation n’est qu’une coïncidence ? C’est un peu plus compliqué que ça. Car il est indéniable que l’image animée provoque un "engagement émotionnel". "Devant un film, on sursaute, on pousse un cri, on rit", liste ainsi la maîtresse de conférences. Donc oui, il n’est pas aberrant de considérer que le "riot porn" peut faciliter un engagement en soi. Mais uniquement sur un public donné et dans un contexte particulier. 


"Quand il [Antoine] dit qu’il donne envie d’aller dans la rue, il ne se rend pas compte que ça ne marche que sur un certain public potentiellement déjà acquis à ce genre de pratiques et ce genre d'esthétique", souligne Ulrike Lune Riboni. Une audience qu'on retrouve parmi les quelques 96.700 personnes que compte la page Nantes Révoltée. "Mais s’il venait à envoyer ces images à quelqu’un avec des valeurs morales traditionnelles, telles que 'l'ordre", le spectateur trouverait ça probablement détestable et serait scandalisé. Tout comme une personne âgée, ou qui manifeste pour la première fois." De quoi provoquer l’inverse du résultat désiré, en faisant l’effet d’un repoussoir. Le contexte social est lui aussi évidemment essentiel. En s’appuyant sur la thèse qu’elle a soutenue en 2016, dans laquelle elle analyse le rôle de la vidéo dans la contestation tunisienne, la professeure de l'université Paris 8 nous explique comment le partage sur les réseaux sociaux permet de créer, à l’échelle d’un pays, un "monument collectif" visuel et émotionnel. Ce partage, il est l’une des clés d’activation d’un mouvement social. "Pour qu’il y ait contestation, il faut que les gens sachent que leur situation personnelle et leur indignation est partagée au niveau collectif." 


C’est en ce sens que le "riot porn" a permis aux Gilets jaunes de s’unir derrière un sentiment commun de contestation, d’abord sur les réseaux sociaux puis dans la rue. Et ce au même titre qu'un autre type de vidéo qui a participé à l’engagement dans la mobilisation des Gilets jaunes, "pas tant par mimétisme mais parce que elles ont provoqué des sentiments déterminants": celles de violences policières, qui choquent et révoltent, et encore avant elles, celles des lives face-caméra dans lesquels chacun témoigne de son quotidien, qui émeuvent et indignent. Si on ne peut donc pas parler de "riot porn" à la source de la mobilisation des Gilets jaunes, c’est bien la fièvre du partage de vidéos qui en explique le succès. 

* Ce prénom a été modifié

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