"J'ai sacrifié un peu de ma vie" : le quotidien des modérateurs des pages Facebook des Gilets jaunes

"J'ai sacrifié un peu de ma vie" :  le quotidien des modérateurs des pages Facebook des Gilets jaunes
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La colère des Gilets jaunes

RÉGULATION - Alors qu'une nouvelle manifestation d'ampleur des Gilets jaunes est attendue samedi à Paris, Facebook compte de plus en plus de pages pour organiser la mobilisation. Avec parfois plus de 100.000 membres à gérer, le travail de ceux dont le rôle est de modérer la parole sur ces groupes n'est pas toujours facile.

"Acte 2 Toute La France A Paris". C'est le nom d'un tout nouveau groupe de mobilisation des Gilets jaunes lancé sur les réseaux sociaux. Mais avant lui, le mouvement est né, s'est préparé et s'est étendu sur des dizaines de pages telles que "La France en colère" ou "Blocage 17 Novembre". Des comptes qui ont vu le jour des semaines avant les premiers blocages. 

Après près d’un mois d'existence, ces groupes affichent parfois plus de 100.000 membres. Une communauté qui s’agrandit et qu’il faut gérer. C’est pourquoi la majorité d’entre eux comptent désormais plus de quatre modérateurs. Leur rôle : vérifier les contenus, trier les membres et supprimer les appels à la haine, avec comme objectif de rester apolitique et citoyen. LCI a pu découvrir ce qu’est devenu le quotidien de ces modérateurs.

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Pour relayer les informations, les pages nationales se sont divisées en groupes locaux. "Blocage contre la hausse des carburants et réformes bidons dans les Hauts de France" fait partie de ceux-là. Avec plus de 14.200 membres, il a besoin de cinq modérateurs pour gérer l’afflux quotidien de messages. Alexandra fait partie de ces régulateurs. Réactive et impliquée, elle a été contactée directement par le créateur, Antoine, afin "d’encadrer le mouvement". Car, dès le début, celui qui est à l'initiative du groupe avait compris que "ça allait prendre de l’ampleur". 

C'est presque un deuxième emploi- Alexandra, modératrice d'une page Facebook de Gilets jaunes

"Je savais que les proportions seraient les mêmes qu'au niveau national", explique ce jeune chargé de clientèle, "alors il fallait des gens pour gérer et encadrer les propos". Pas question cependant pour lui d’empêcher la liberté d'expression. "On est pour la démocratie, on veut laisser les gens s’exprimer." Mais pas sans cadre. "Il ne faut pas dépasser les limites", souligne-t-il. "Nous ne sommes pas là pour déverser notre haine". 

Une mission colossale

Dès le 21 octobre, Alexandra accepte donc la mission. Depuis, "ce sont des centaines de messages qu'il faut lire ou des vidéos à visionner chaque jour". Pour cette étudiante aide-soignante, Facebook est devenu "indispensable au mouvement afin d’échanger rapidement", "s’organiser" et "informer". Elle explique ainsi comment, quotidiennement, "les publications doivent être approuvées par l'un de nous [les modérateurs]". 

"Nous vérifions, avant de les publier, que ces publications ne soient pas des appels à la haine, à la casse ou à la violence, que ce ne soient pas de fausses informations, qu’ils n’appellent pas à se rallier à un quelconque groupe politique ou syndical." Cette jeune femme de 26 ans doit également lire les commentaires, pour s’assurer qu’ils soient "cohérents" avec le mouvement et gérer les doublons afin que la page ne soit pas "inondée" du même message. Un travail de titan. "Mon smartphone sonne toute la journée, même la nuit", témoigne Alexandra, originaire de Neufchâtel-Hardelot

"C'est presque un deuxième emploi", s'amuse-t-elle, assurant que c’est avec le sourire qu’elle réalise cette tâche "essentielle" à ses yeux. "Sans cela, ce serait n'importe quoi. Les anti gilets jaunes nous pousseraient à arrêter, les partis politique essaieraient de récupérer notre mouvement." Ainsi, la jeune femme explique comment elle a dû supprimer un appel à signer une pétition qui demandait la destitution d’Emmanuel Macron afin de le remplacer immédiatement par Marine Le Pen. "Nous avons tous notre opinion politique mais elle n’a rien à faire dans ce groupe apolitique et citoyen", se justifie-t-elle.

J'ai sacrifié un peu de ma vie- Sabrina, modératrice de la page "Blocage contre la hausse des carburants" dans les Hauts de France

Cette mission d’ampleur, Alexandra n’est pas la seule à l'assurer. Sabrina a elle aussi rejoint le groupe. Pour être en accord sur la ligne à adopter, les modérateurs ont "une discussion Messenger [logiciel de discussion en ligne de Facebook ndlr] pour partager [leurs] idées et [leurs] points de vue".

"On se relaye pour tout gérer", explique Sabrina. Avec six enfants, cette mère au foyer partage même la tâche avec son mari. Et répète que cette page a pris "beaucoup, beaucoup" de place dans son quotidien. "J’ai sacrifié un peu de ma vie" raconte-t-elle, sans toutefois une once de remord dans la voix. "Si on ne se réveille pas maintenant, on ne se réveillera jamais !" Pour cette femme de 40 ans originaire de Liévin, c’est surtout la violence qu’il faut éradiquer du mouvement. Un objectif "essentiel" pour montrer que les Gilets jaunes "sont pacifistes". "On doit le faire pour prouver que la violence relayée par les médias ou par les propos de Castaner [qui dénonce une "radicalisation" du mouvement, ndlr], sont mensongers". 

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Des contenus parfois douloureux à visionner

Alors, cette Pas-de-calaisienne a dû visionner, et supprimer, une vidéo qui l’a particulièrement heurtée. "Sur un péage, on voyait un Monsieur qui voulait passer, sauf qu’on lui a pris les clés et il a reçu des propos racistes. Ensuite on voit la victime en sang". Pour elle, ces images diffusées depuis le Havre n’ont rien à faire sur son groupe. Car, assure-t-elle, ce sont des "bandes de casseurs voulant faire monter la température", qui sont à l’origine de ces actions, et non pas les "vrais Gilets jaunes".

Quoi qu’il en soit, le travail des modérateurs est devenu le fer de lance de cette lutte. Et la mobilisation sur Facebook le nerf de la guerre. "Tous les citoyens sont dans la même galère", explique Antoine, le créateur de la page, déterminé à créer un "élan de solidarité qui s’est perdu les dernières années". Selon lui, c'est en tout cas grâce au réseau social que "le mouvement a pris un élan aussi rapide que l’éclair". 

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