Toujours autant de femmes tuées par leur conjoint : pourquoi les chiffres stagnent-ils ?

Toujours autant de femmes tuées par leur conjoint : pourquoi les chiffres stagnent-ils ?
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VIOLENCES CONJUGALES - 130 femmes ont été tuées par leur conjoint en 2017. Malgré les mesures prises contre les violences conjugales, les féminicides sont toujours aussi nombreux. Françoise Briès, directrice de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF) et membre du Haut conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes, nous explique pourquoi et livre des pistes pour faire baisser ces chiffres.

Les violences faites aux femmes ne sont plus un tabou. Les associations sont mobilisées, des campagnes de prévention nationales sont mises en place, les médias rapportent régulièrement chiffres et témoignages. Alors que la prise de conscience semble totale dans la société et que de nombreux citoyens et citoyennes se mobilisent contre les violences sexistes, les féminicides continuent et les chiffres sont toujours aussi dramatiques. 


Selon le dernier rapport de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), publié ce jeudi 14 mars, 109 femmes ont été victimes de morts violentes au sein de leur couple en 2017. C’est autant qu’en 2016 et à peine moins que les 118 femmes décédées sous les coups de leur conjoint en 2014.


Françoise Brié, directrice de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF), précise d’ailleurs que ces chiffres ne comptabilisent "que les couples dits 'officiels' et ne prend pas en compte les couples non cohabitants ou les relations ponctuelles." Selon les données récoltées par la FNSF, "130 femmes ont été tuées dans le cadre de relations de couples, au total, en 2017. Et c’est effectivement un chiffre qui ne baisse pas", relate Françoise Brié.


Les études détaillées sur les deux dernières années ne sont pas encore sorties, mais le 5 mars 2019, trente femmes avaient déjà perdu la vie à cause de violences conjugales. C'est davantage qu'en 2018 à la même date. Nous avons essayé de comprendre pour quelles raisons.

Un manque de coordination entre les différentes institutions

"La difficulté dans ces chiffres, c’est qu’un certain nombre de femmes avaient déjà fait appel à d’autres professionnels mais n’ont pas été repérées par les services de police", estime Françoise Brié, qui gère également le centre d’accueil des victimes L'escale, à Gennevilliers. Selon le rapport de l’ONDRP, 42% des victimes d’homicides avaient déjà subi au moins une forme de violence (physique, sexuelle et/ou psychologique) de la part de leur conjoint ou ex-conjoint. Pour la directrice de la FNSF : "Il faut qu’il y ait une amélioration de l’évaluation du danger pour les femmes victimes, c’est un gros problème. Il faut également qu’il y ait davantage de croisement d’informations entre toutes les institutions ou associations qui sont en contact avec elles. Parfois, nous avons des informations que n’ont pas les services de police ou de justice. Il faut améliorer la réponse faites à ces femmes victimes de violences, de manière coordonnée."


Une mise en commun primordiale, car "seulement 20% des femmes victimes de violences conjugales déposent une plainte, une large majorité ne veut pas entamer cette démarche", explique Françoise Brié. "Pour tout un tas de raison, mais d’abord parce qu’elles sont sous l'emprise de leur agresseur. Elles sont isolées, elles ont peur. Et même quand ces femmes sont décidées à se libérer de leur situation, toutes ne désirent pas porter plainte, et c’est leur choix".

Une mauvaise application des dispositifs existants

C’est notamment car les femmes souffrant de violences dans leur sphère intime ont des difficultés à porter plainte que la loi a prévu des solutions pour leur venir en aide en dehors de ce cadre juridique. L'ordonnance de protection en est le meilleur exemple, du moins sur le papier. "C’est un outil qui est très intéressant, car certaines femmes ne sont pas prêtes pour déposer plainte mais doivent à tout prix être mises en sécurité", explique Françoise Briès. Ce dispositif de protection permet d’aider la victime à déménager, à dissimuler son adresse, à revoir les modalités de l’autorité parentale ou encore à interdire à l’agresseur d’entrer en contact avec elle. 


L’ordonnance de protection est prononcée par un juge des affaires familiales, à la suite de la demande d'une victime, qui peut être accompagnée d’un avocat ou d'associations, et après l’étude d’un dossier de preuves (témoignages, certificat médical, attestation des associations, etc.). "Mais il faudrait vraiment que ce soit mieux appliqué", estime la directrice de la FNSF. "Encore aujourd’hui, certains tribunaux refusent de l’accorder car il n’y a pas eu dépôt de plainte, or ce n’est pas du tout obligatoire et c’est contraire à l’esprit de cette loi".


 Cette mauvaise application des dispositifs mis à disposition par la loi s'explique, selon Mme Briès, par le manque de moyens accordés à la lutte contre les violences faites aux femmes. "Il faut davantage de professionnels spécialisés sur ces questions, à tous les niveaux des institutions, et il faut de l’articulation entre ces réseaux d’aide. Il y a un effort de fait sur les formations mises en place dans les services de police par exemple, mais il faut des professionnels opérationnels qui puisse être immédiatement mis à disposition de ces femmes, en plus grand nombre", martèle Françoise Briès.


La directrice de Solidarité femmes prône également le renforcement des moyens alloués aux associations, "qui sont en première ligne pour accueillir et accompagner les femmes, et qui ont le temps et l’expertise pour le faire", souligne-t-elle. "Cela peut prendre des mois d’organiser la sécurité d’une femme. Travail, logement, déménagement, école des enfants, numéro de téléphone, réseaux sociaux... Il y a beaucoup d’éléments à prendre en compte pour qu’un agresseur ne retrouve pas sa conjointe."

Un machisme encore profondément ancré dans la société

Sur les 151 homicides au sein du couple, les femmes ont représenté 86% des victimes en 2017. Tandis que 16 hommes sont morts sous les coups de leur conjointe. "En sachant que dans 69% des cas, soit plus de deux tiers, les femmes étaient victimes de violences de la part de leur partenaire et sont passées à l’acte pour sauver leur vie", précise Françoise Briès. Comment expliquer que les femmes soient majoritairement les victimes des violences conjugales ? Pour la membre du Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes : "Il faut aussi regarder les choses de manière sociétale. Il faut comprendre que ces violences s’inscrivent dans un contexte d’inégalités et de stéréotypes sexistes présents dans la société, qui reste très machiste. Certains hommes pensent encore que leur femme leur appartient".


Au sein des actions menées avec la FNSF et des chiffres qui en découlent, "on voit bien qu’il y a un énorme différentiel entre les femmes victimes et les hommes auteurs de violences au niveau des ressources économiques", décrit Madame Briès. "Et c’est très parlant, parce que pour pouvoir s’éloigner de son conjoint violent, il faut un emploi, un logement, il faut pouvoir être autonome économiquement. L’inégalité des revenus entre les hommes et les femmes renforce donc les cercles de violences conjugales." 


"C'est un problème majeur pour notre société qu'il faut que l'on prévienne très tôt", conclut-elle. Pour lutter contre ces comportements liés aux stéréotypes sexistes, "il faut faire de la prévention auprès des jeunes, travailler avec la publicité, les livres scolaires, les enseignants, tous ces éléments qui construisent finalement des conceptions inégalitaires entre les hommes et les femmes. Pour lutter contre les violences conjugales il n'y a pas que le côté technique d'assistance, il faut œuvrer pour la déconstruction du patriarcat et construire des bases plus égalitaires."

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