Un mois de mobilisation des Gilets jaunes : Facebook, le grand gagnant

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La colère des Gilets jaunes

EN RÉSEAU - Depuis plus d'un mois, les Gilets jaunes discutent, s'organisent et débattent sur les réseaux sociaux. Entre fausses informations, méfiance envers les journalistes, et partages de contenus par milliers, nous avons fait le point sur cette mobilisation en ligne. L'occasion de se demander si Facebook n'est pas le grand gagnant du mouvement.

Des ronds-points aux Champs-Elysées, en passant par les plateaux télé, la parole des Gilets jaunes est plurielle, les échanges nombreux. Mais c’est sur Facebook que la mobilisation s’organise. Avec des vidéos partagées des milliers de fois, et des commentaires par centaines sur chaque publication, les interactions sont considérables. Et posent plusieurs questions. Parmi celles-ci : quel est le gain pour le réseau social de Mark Zuckerberg ?

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Les Gilets jaunes offrent une grande base de données

Si la mobilisation n’est pas née sur Facebook, c’est bien là qu’elle s’est déployée. Non seulement parce que, faute de structure, il fallait trouver un lieu pour s’organiser, mais aussi parce que ce réseau social est celui des classes populaires et intermédiaires. Celles là même qui composent le mouvement. En plus de leur appétence pour le réseau social, les Gilets Jaunes sont tombés au bon moment : en janvier 2018, Mark Zuckerberg a modifié son algorithme afin de répondre à ce qu'il considère être un démantèlement des communautés. 

Son idée ? Que Facebook puisse nous aider à "communiquer les uns avec les autres" et "donner la parole à des gens qui n'en avaient pas auparavant". En pratique, le PDG de la plateforme a décidé de donner moins d’importance aux publications des "Pages" afin de mettre en avant sur le fil d’actualité des informations provenant d'amis proches et de groupes. Un changement de paradigme que les Gilets jaunes ont testé sans le savoir, prouvant toute son efficacité. Pari gagné pour l’homme dont la fortune est estimée à 15 milliards de dollars : les interactions se sont multipliées. 

Facebook et les Gilets jaunes se sont nourris les uns les autres- Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l'information

Un timing parfait relevé par Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l'information : "La concordance de ces deux phénomènes fait qu’ils se sont amplifiés réciproquement. Ils se sont nourris les uns les autres." Mais Facebook n’est pas qu’un outil de communication. Il ne faut pas oublier que, derrière les groupes "gilets jaunes" où les événements nommés "acte", s'élève un géant du numérique ayant atteint 40,6 milliards de dollars de chiffres d’affaire l’an dernier. Des recettes mirobolantes, que l’entreprise doit avant tout à ses utilisateurs. Ou plutôt aux données récoltées, à savoir tout ce qui est publié, aimé, commenté et partagé. Sans oublier les conversations privées. Une base de données qui grossit à chaque crise. 

"Lorsque la société, dans son ensemble, est traversée d’un soubresaut, les interactions se multiplient et Facebook collecte un certain nombre de paroles", nous explique Olivier Ertzscheid, qui tient également un blog dans lequel il décrypte l’information. Des paroles importantes car essentielles à la survie de son modèle économique. Tout l’enjeu étant d’avoir la qualification la plus fine possible de ce que pensent les utilisateurs sur un ensemble de sujets. "Son principe est de segmenter l’opinion des populations et les vendre ensuite", schématise le maître de conférences. "En nous connaissant encore plus finement, il permet de donner accès à une catégorie très fragmentée de population aux annonceurs."

Ces données, Facebook peut les vendre- Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l'information

Il ne s’agit pas d’expliquer que désormais des entreprises savent exactement à qui vendre un nouveau produit. Mais plutôt que, à l’approche d'échéances comme les élections européennes, par exemple, le risque existe. "S’il s’agit de vendre un aspirateur ou des vêtements, il n’y a pas péril en la demeure. Mais quand il s’agit d’élections, c’est plus compliqué", alerte Olivier Ertzscheid. Selon lui, le risque est réel de voir le réseau social utiliser les informations collectées lors de ce mouvement pour les vendre - très cher - à des entreprises faisant du lobbying politique. De fait, Facebook peut connaître l’opinion d’un individu, point par point, élément par élément, sur bon nombre des thématiques qui seront au cœur de la campagne des élections de mai prochain. 

Ces données seront-elles instrumentalisées par des entreprises au nom d'un parti politique sans que l’on en ait connaissance? Ou en aurons-nous connaissance trop tard pour agir, comme ce fut le cas avec Cambridge Analytica? Pour rappel, cette société de communication a déjà utilisé les données de dizaines de millions de personnes pour influencer les élections américaines. Un scandale qui n’a amené aucune modification. "Rien n’a été fait", résume le chercheur. "Ils nous ont dit qu’ils avaient merdé, qu’ils seraient plus transparent, mais c’est tout". La seule garantie de ne pas assister à un "Cambridge Analytica à la française" repose dès lors sur la seule parole de Mark Zuckerberg et son équipe. 

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Un colosse au pied d'argile

Quoi qu’il en soit, le site au logo blanc et bleu est gagnant sur toute la ligne. Et pas question pour le cinquième homme le plus riche sur terre de changer de stratégie. Sauf si son site venait à perdre des points en termes d’images et de réputation. C’est "le côté colosse au pied d’argile" de la plateforme, observe Olivier Ertzscheid. Il faut dire qu'en ce moment, le réseau social traverse une période trouble. Son image, jugée "déplorable" par le chercheur, et entre autres raillée par le quotidien britannique The Guardian ce mercredi, lui a déjà fait perdre deux millions d’utilisateurs en Europe. Son action est en pleine chute en bourse. 

"On peut supposer que, comme ils enchaînent les scandales toutes les semaines, et ont plusieurs casseroles qui leurs collent aux fesses, ils vont essayer de donner des garanties", espère le chercheur. "Au moins le temps d’un instant, pour éviter la dégringolade." En attendant, "il faut que l’opinion se mobilise", estime Olivier Ertzscheid, qui, plus que jamais, appelle à "dévier de la trajectoire dans laquelle nous sommes pour éviter le mur".  

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