"Vendredi noir" contre la réforme des retraites : aux origines des avantages sociaux de la RATP

"Vendredi noir" contre la réforme des retraites : aux origines des avantages sociaux de la RATP
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La réforme des retraites, dossier explosif pour l’exécutif

TOUCHE PAS À MON RÉGIME - Les agents de la régie des transports publics parisiens se mobilisent, vendredi 13 septembre, contre la réforme de retraites promise par l'exécutif. Au cœur de leur mobilisation, la défense d'avantages aux origines historiques et dont la légitimité reste d'actualité, estime l'historien Michel Margairaz.

La mobilisation des agents de la RATP, vendredi 13 septembre, est aussi massive qu'annoncée, avec pas moins de 90% de grévistes dans certains services, et notamment chez les conducteurs. Conséquence : 10 lignes de métro fermées, 4 très fortement perturbées et 2 en fonctionnement, mais qui s'annoncent prises d'assaut (retrouvez ici le détail des perturbations).

Un départ à la retraite plus rapide...

Ce mouvement, à l'ampleur inédite depuis octobre 2007, quand Nicolas Sarkozy avait voulu - déjà - s'attaquer aux régimes spéciaux, s'inscrit, là aussi, dans une contestation de la réforme des retraites promises par le gouvernement d'Edouard Philippe. Les employés de la Régie autonome des transports publics sont en effet à ranger dans la catégorie des Français souscrivant à l'un des 42 régimes de retraites spéciaux que l'exécutif souhaite unifier en un seul, universel, selon un calcul de points. Un chiffon rouge pour les syndicats de la RATP, qui veulent donner "un gros coup de semonce" avant le début des concertations promises par le gouvernement pour faire converger progressivement leur régime vers un régime général.

Que dit ce régime ? Que, parmi les plus de 42.000 agents qui y cotisent, une certaine partie d'entre eux peuvent partir à la retraite entre 55 et 57 ans (pour les personnels de maintenance), ou entre 50 et 52 ans (pour les agents d'exploitation). L'âge de départ des personnels sédentaires est, quant à lui, le même que pour les salariés du régime général ou les fonctionnaire, c'est-à-dire 62 ans pour tous les agents nés après 1962. S'ajoutent à ces conditions quelques exceptions, mais dont certaines sont également valables dans le secteur privé : un handicap, un métier pénible ou une carrière longue. Le calcul de la pension, lui, est le même que dans la fonction publique : elle se calcule en appliquant au salaire des six derniers mois un taux plein de 75%, ce qui permet aujourd'hui de délivrer une pension moyenne de 3700 euros brut par mois, selon un rapport de la Cour des comptes de juillet 2019 (cette pension qui ne tient donc pas compte des disparités entre les métiers). Un chiffre qui peut paraître élevé, au regard de la moyenne des pensions de retraite en France, mais qui n'est vérifiable qu'à carrière complète. En l'état, la Drees (outil statistique du ministère du Travail), avait calculé que les retraités de la RATP touchaient en réalité une pension de 2856 euros brut mensuels.

Des conditions qui, du fait du nombre élevé de pensionnés (49.000 selon les projections du Conseil d'orientation des retraites), en font un régime qui ne s'auto-finance qu'à 40% : les finances publiques doivent ainsi abonder à hauteur de 680 millions d'euros, toujours selon le rapport de la très stricte institution. Autant de conditions qui, aux yeux d'Edouard Philippe, suscitent "un sentiment d'injustice chez les Français", disait le premier ministre au moment de justifier la fin de ces exceptions.

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... mais une pénibilité toujours présente

 Ces avantages ont pourtant leur raison d'être et leur histoire, note pour LCI l'historien Michel Margairaz. Ces conquêtes sociales, nous explique-t-il, "sont bien antérieures à la Sécurité sociale ; ce sont des régimes spécifiques à des entreprises privées, qui dispensaient un système paternaliste, qui avait été mis en place pour attirer les travailleurs." Et si ce régime de retraite est évidemment "avantageux", c'est qu'"il correspondait à la dangerosité du métier, en compensation aux contraintes du service public, notamment en matière de disponibilité : des horaires tôt le matin et tard le soir, du travail le week-end..." Ces conditions plus avantageuses venaient aussi compenser "des salaires modestes à l'embauche, poursuit ce spécialiste de l'histoire économique. Pour ces entreprises, c'était un moyen de fixer de la main d'oeuvre, et d'éviter un turn-over qui ne permettait pas de rendre un service public de qualité." 

Et Michel Margairaz de remonter un peu plus loin dans l'histoire, convoquant le souvenir d'un "terrible accident, dévastateur, à la station Couronnes, dans le nord-est de Paris, en 1903, quand plus de 80 personnes étaient mortes d'asphyxie à la suite de l'incendie d'une rame". Depuis, la sécurité est devenue un enjeu majeur, et la protection des agents, une prérogative absolue dans la défense des droits des travailleurs de la RATP. "A l'époque, ce traumatisme s'est traduit dans une organisation du travail presque militaire : un ordre hiérarchique très sévère, des cadences et des horaires extrêmement précis. Les avantages sociaux sont venus contrebalancer tout cela". 

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"C'est notre seul avantage"

Un souci qui perdure encore, aujourd'hui, auquel s'ajoute "la responsabilité de transporter 10 millions de Franciliens", insiste Patrice Clos, de FO Transports. Un chiffre sans comparaison avec le nombre d'usagers aux premières heures du métro et du bus à Paris. La pénibilité est certes d'une nature différente d'il y a un siècle, note Michel Margairaz : "C'est vrai que le matériel est moins dangereux, que les agents ne risquent plus de recevoir une escarbille dans l’œil, mais les contraintes horaires, les exigences de sécurité, de rentabilité, elles, s'étendent." Les départs plus rapides à la retraite, "c'est notre seul avantage", juge ainsi Thierry Babec, de l'Unsa, majoritaire chez les conducteurs, quand son collègue Laurent Djebali (Unsa RATP) souligne la pénibilité inhérente au "travail la nuit, la pollution dans les tunnels".

Que répondre aux arguments de ceux qui voient un privilège injustifié dans ce départ à la retraite à l'âge moyen de 55 ans ? "Nous, on n'a rien contre le fait d'aligner les gens du privé sur notre régime", encourage Patrice Clos, qui rappelle que les employés de la RATP "cotisent deux fois plus que ceux du privé". Un encouragement qui sonne comme un vœu pieux, pour Michel Margairaz, pour qui les mouvements sociaux sont entrés "dans une ère défensive, et plus dans une ère d'extension des droits." Et de se rappeler d'un grand mouvement social, en 1995 : "Les syndicats étaient alors largement soutenus par la population. Ils avaient réussi à faire comprendre aux usagers que, s'attaquer à leur régime de retraite, c'était préparer le terrain pour empiéter sur les droits de tous les travailleurs." Le 13 septembre aura-t-il des allures comparables à ces semaines qui avaient paralysé la France et fait reculer la volonté réformiste du gouvernement Juppé ? Ce "vendredi noir" promis par les syndicats a en tout cas tout pour marquer les esprits.

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