Comment les lancers de robes et les ballets de contestation ont renouvelé l'exercice de la grève

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Les grèves contre la réforme des retraites d'Emmanuel Macron

EXPLICATIONS - Que ce soit devant les écoles, dans les tribunaux ou sur les places publiques, des vidéos d'action inédites affluent sur les réseaux sociaux depuis plus d'un mois. Analyse de ces nouveaux modes de mobilisation, après un mois et demi de mobilisation.

45 jours, sans discontinu, et même pendant les fêtes. Depuis le 5 décembre dernier, manifestants et grévistes se battent contre la réforme des retraites voulue par le gouvernement. Pourtant, malgré cette longévité extraordinaire, le sujet continue de faire la Une de l'actualité. Et pour cause : ce combat a su se renouveler, notamment grâce à des vidéos originales qui accrochaient le regard.

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Des actions "visuelles" et "symboliques"

C’est le cas, par exemple, des avocats. Mobilisés depuis le 8 janvier, ils ont réussi le pari de faire parler d’eux en retirant leurs robes devant la ministre de la Justice, Nicolle Belloubet. Un geste repris, puis adapté, comme chez les professeurs, qui jettent dorénavant des manuels scolaires, ou les médecins, qui jettent leurs blouses. Ce succès, Ulrike Lune Riboni le justifie par sa portée "symbolique" et "visuelle". En se basant sur son étude de la vidéo pendant la révolution tunisienne, cette chercheuse au Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (CEMTI), un laboratoire de l’université Paris 8, nous explique qu'il y a deux cas de figure dans la communication visuelle de la contestation : "Des images pour l'action et des actions pour l'image". Le premier cas est une sorte de "tract en image", avance celle dont les travaux se concentrent sur les usages contemporains des vidéos, et leur place dans les mouvements sociaux, tandis que le deuxième a une toute autre portée. Assez courtes, souvent avec un public restreint, ces actions ont pour vocation d’être diffusées "pour en étendre la scène d'apparition". Et sont donc "très souvent filmées". 

L’objectif premier ? "Peser dans le champ médiatique", évidemment. Avec des "discours médiatiques" souvent " très classiques et très durs pour les grévistes" – notamment celui qui consiste  à montrer des Français "pris en otage" – les manifestants contre-attaquent. Pour ce faire, Ulrike Lune Riboni note que les grévistes tentent de rendre "perceptible" leur combat. Car s’il est simple de rendre visible un blocage des transports, c’est une toute autre histoire pour un palais de justice. "Quand la cessation de travail ne se suffit pas à elle-même, il faut la montrer", explique la chercheuse. Ici, en se délestant de l'outil de travail. Une façon "spontanée", mais "sûrement consciente", de montrer que ce secteur d’activité est lui aussi à l’arrêt. Une preuve incontestable, pour la chercheuse, que ces acteurs de la contestation saisissent l’enjeu de la communication à l’heure des réseaux sociaux. 

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Un enjeu de communication

Ainsi, le poing levé devient un emoji, le discours de lutte se partage en thread. Et, forcément, l’action qui fonctionne est souvent celle qui devient virale. La "caisse de résonance" que sont devenus les réseaux sociaux est dès lors essentielle. Damien Ramage, chargé de la modernisation numérique de la branche cadres de la CGT, en est conscient, et relie cette nécessité à la longévité du combat. Les grévistes, analyste-t-il, ont "malheureusement" l’impression que "même 45 jours de grève ne suffisent plus" à se faire entendre. Et doivent donc agir autrement.

Cependant, le Monsieur Internet du syndicat ne veut pas "tomber dans le travers" consistant à "opposer l’ancien monde et le nouveau". Il estime que l’image a "toujours été importante", et qu’il n’y a ici en fait "rien de nouveau", si ce n’est la "visibilité" qu’amènent les réseaux sociaux. "Aujourd’hui, les actions les plus iconiques vont avoir un tel impact qu’elles arrivent jusqu’aux médias traditionnels", dit-il, soulignant qu’il y a de la "porosité entre le online et offline, [...] les deux se nourrissent". Il prend l'exemple sur une séquence particulièrement réussie de la CGT. Une descente aux flambeaux qui a eu lieu à Marseille, dont le retentissement était tel qu’il a permis de faire parler de la grève en pleine fêtes. L’idée est partie de la Canebière, et est remontée aussi bien "de façon virale" que par des "canaux traditionnels", qui sont ceux internes aux confédérations. "Les deux se sont recoupés, et c’est pourquoi ce sera répété."

Faut-il y voir une stratégie numérique nouvelle chez les grévistes ? Ces actions n’existent-elles donc que pour la caméra ? Absolument pas, avance le syndicaliste. Cette volonté d’actions, "funs et décalées", n’a pas attendu Twitter. Cette bonne humeur étant même pour lui "intrinsèque" à la lutte sociale. "On parle de perdre plus d’un mois de salaire ou être pauvre à sa retraite. Ce n’est pas drôle." Face à cette "gravité", la contestation se doit dès lors de "réunir" ses participants et d’être "créative". C’est d’ailleurs dans cette optique que sont organisés des concerts, comme celui qui aura lieu le mercredi 22 janvier à Paris.

Des actions originales mais pas uniques

Un besoin de se retrouver perceptible à travers l’histoire, confirme l'historienne Mathilde Larrère à LCI. Spécialiste des révolutions, elle note que, de tout temps, il a fallu, dans "cette ambiance très sérieuse", des "moments festifs et ludiques". "Dans les livres, on ne se remémore que les grandes grèves, les grandes occupations. Mais dès qu’on creuse, on découvre une série d’actions qui se rapprochent de ce que nous observons aujourd’hui." Celles-ci permettent notamment de "faire groupe, catharsis". Et ce dès 1936. L'universitaire rappelle ainsi que, lors des grèves du Front populaire, des bals avaient lieu dans les usines occupées. 

Même les actions en apparence pas sérieuses, le sont- Mathilde Larrère, historienne des révolutions

Mathilde Larrère note cependant une petite anomalie historique que connaît notre époque. Celle d’un "répertoire d’action" où tout se mélange. Alors que les happenings appartiennent traditionnellement au "répertoire du mouvement social para-industriel" - entendre par là des combats comme ceux des féministes et altermondialistes - ils s’insèrent ici dans une lutte "traditionnelle" de salariés. "Le mouvement est celui de travailleurs, classiques, mais avec un répertoire qui vient d’ailleurs", résume-t-elle. Quoi qu’il en soit, pour l’historienne,  si les buzz peuvent ne pas "sembler sérieux", elle souligne que si, "ils le sont". "Ce sont souvent ces petites choses – que certains traitent avec mépris – qui sont essentielles à la victoire." 

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