Gilets jaunes et violences policières : la polémique enfle autour de l'usage du LBD

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MANIFESTATIONS - Le lanceur de balle de défense (LDB) est une arme largement utilisée par les forces de l'ordre dans les manifestations des Gilets jaunes. Le nombre très élevé de blessés au visage remet en question son usage.

La France vient de connaître neuf semaines de manifestations et les Gilets jaunes entendent continuer le mouvement, samedi 19 janvier. Certains épisodes de violence envers les forces de l'ordre ont été très médiatisés, comme l'histoire du "boxeur" Dettinger. Mais alors que Christophe Castaner affirmait lundi 14 janvier n'avoir "naturellement [...] jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant ou attaquer un journaliste", les vidéos capturant des preuves de violences policières sont de plus en plus nombreuses sur les réseaux sociaux. Et font enfler la polémique autour de l'usage du LBD. Le "lanceur de balles de défense", qui a remplacé le flash-ball depuis 3 ans car plus précis et plus puissant, est interdit dans plusieurs pays nordiques. En France, l'usage de cette "arme de force intermédiaire" est privilégié dans les opérations de maintien de l'ordre. A ce stade, plusieurs centaines de blessés par LBD ont été recensés depuis le début du mouvement, le 17 novembre.

Des victimes difficiles à recenser

Le recensement exact des victimes est difficile, notamment car toutes n'ont pas - encore - porté plainte et qu'elles n'ont pas toutes été blessées par un LBD. D'après le ministère de l'Intérieur, il y a eu un peu plus de 1 700 blessés parmi les manifestants depuis le 17 novembre. Selon l’IGPN, la police des polices, 70 plaintes ont été déposées, dont 6 où les personnes ont déclaré une infirmité permanente : 4 ont perdu un oeil, 2 ont eu une main arrachée.

Plusieurs observateurs du mouvement tentent de leur côté de faire un recensement des blessés par le témoignage. Le journaliste David Dufresne décompte via son compte Twitter, 312 cas de violences policières. Le site Désarmons-les, qui se présente comme un collectif contre les violences d'Etat, tient à jour une liste des blessés, au nombre de 98 actuellement.

Touchés au visage, deux manifestants témoignent

Franck manifestait à Paris le 1er décembre. Sur la place de l’étoile, en haut des Champs-Elysées, il a essuyé un tir de LDB en plein visage, sur le nez. Dans plusieurs vidéos et photos, il témoigne de sa blessure, et se défend d'avoir usé de violence physique. "J’ai jamais jeté une pierre, ni un pavé ni même un petit caillou ni rien du tout" témoigne-t-il à visage découvert sur TF1. "Ok j’ai fait un doigt et j’ai renvoyé les gaz, mais c'est les gaz qu’ils nous ont envoyés". Franck a depuis ouvert un groupe Facebook intitulé "Soutiens aux gueules cassées des gilets jaunes officiel", qui compile photos des blessures, messages de soutien et cagnottes d'aides aux victimes.

Une semaine plus tard, le 8 décembre, Patrice Philippe a également été visé à la tête par un policier sur les Champs-Elysées, alors que, selon lui, "il essayer de quitter la manifestation". Il témoigne face caméra : "J'étais pratiquement à 5 mètres. Et d’ailleurs quand il me vise, je me dis : 'Il peut pas me tirer dessus, je suis trop près'". Gravement atteint, il a définitivement perdu l'usage de son œil droit et ne peut plus exercer son métier de chauffeur routier.

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Des stages de formation pour les forces de l'ordre

Cette arme est pourtant soumise à une réglementation très stricte, comme tout l'équipement des forces de l'ordre. Thomas Toussaint, délégué syndical UNSA police, rappelle que le LBD s’utilise au quotidien dans la lutte contre les violences urbaines. "Toutefois, en CRS (Compagnies républicaines de sécurité), on a un cadre supplémentaire qui fait qu’à l’occasion du maintien de l’ordre, l’usage du LBD est réalisé uniquement sur ordre du commandement", affirme-t-il. Une consigne qui n'est pas toujours appliquée, puisque le patron de la Police nationale a rappelé dans une note interne que les tireurs doivent viser exclusivement le torse ou les membres supérieurs ou inférieurs. Note en date du 5 janvier, qui a donc précédé d'autres blessures graves, notamment celle de ce pompier volontaire à Bordeaux, plongé dans le coma après avoir été atteint par un projectile LBD, le 12 janvier.

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Pour se servir de cette arme potentiellement dangereuse, policiers et gendarmes suivent régulièrement des stages où on leur rappelle les règles de sécurité. Le lieutenant-colonel Stéphane Fauvelet explique ainsi dans un centre d’entraînement des forces de gendarmerie que "cette arme est susceptible de provoquer des lésions graves, donc nous prenons une première précaution sur la distance : en dessous de 10 mètres, on préfère ne pas tirer."

Stanislas Gaudon, secrétaire national syndicat police Alliance, préfère se féliciter du non usage des armes à feu jusqu'à présent, alors que la légitime défense le leur permet. "Même en situation de crise ils n’utilisent pas d’armes létales, c’est vous dire à quel point ils font preuve de sang froid. Et d’où l’utilité de garder le LBD" a-t-il déclaré. 

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Des voix s'élèvent contre son utilisation

Outre les Gilets jaunes blessés, plusieurs victimes collatérales sont à déplorer. Un adolescent de 15 ans a été blessé au visage alors qu'il faisait les soldes en marge des manifestations. Résultat : six heures d'opération et minimum deux mois à manger liquide, du fait de sa mâchoire fracturée. 

Certains avocats dénoncent une banalisation de l’emploi du LBD. Yassine Bourzou, avocat pénaliste, estime que ces armes ne doivent pas être utilisées dans le cadre du maintien de l’ordre. "C’est incompatible. Les forces de l’ordre, vu les difficultés rencontrées dans le cadre de ces opérations, ne peuvent pas utiliser correctement cette arme", explique-t-il. "C’est la raison pour laquelle la solution la plus simple et la plus responsable serait tout simplement de l’interdire".

Jacques Toubon, invité de RTL jeudi 17 janvier, a rappelé la position du Défenseur des Droits sur le sujet : "Nous avons déterminé, à partir des cas qui nous sont soumis, que l’usage des LBD 40x46 pouvait présenter une grande dangerosité. (...) Je l’ai encore dit dans un rapport déposé il y a un an". L'ancien ministre a ajouté espérer que "devant l’évidence aujourd’hui de la dangerosité de ces armes de forces intermédiaires, le gouvernement prendra des dispositions". Christophe Castaner entendra-t-il cet appel ?

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