1er-Mai : fallait-il laisser faire les casseurs ou aller au contact ? La délicate question de la gestion de l'ordre par les CRS

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SÉCURITÉ PUBLIQUE - Après les violences survenues en tête du cortège de la manifestation du 1er-Mai, la gestion de l'ordre par les autorités est questionnée. Explications sur le dispositif, et ses enjeux.

Le McDo a brûlé. Deux voitures se sont enflammées. De longues minutes se sont écoulées avant que n'apparaisse le premier représentant des forces de l'ordre. Quelques manifestants ont crié : "Mais les CRS sont juste là, pourquoi ils n’interviennent pas ?" ; deux femmes prenaient les passants à partie : "Les pompiers , ils ont mis 10 minutes à intervenir !" Autant de versions, de rumeurs, relayées sur les réseaux sociaux. C'était mardi, sur le boulevard de l'Hôpital, lors de la manifestation du 1er-Mai à Paris. 


Alors, très vite, les supputations sont sorties : il y aurait des "ordres", pour "laisser faire les casseurs", pour "fournir des images aux JT", et ainsi faire passer à l'as la mobilisation syndicale. Des policiers présents mais qui n’interviennent pas et ce, volontairement : ce type d’accusations a déjà été brandi, et ce genre de scènes de destructions souvent déjà vues, lors des manifestations contre la loi Travail en 2016, ou contre Notre-Dame-des-Landes à Nantes, par exemple. Les violences de mardi relancent une fois encore le débat sur la gestion de la manifestation et de ses débordements par les forces de l’ordre. 

Soit on bouge trop vite, soit on ne bouge pas assez viteEdouard Philippe, mardi soir

Mardi soir, en rendant visite aux policiers du 13e arrondissement, Edouard Philippe s’est fait visionnaire : "Il y aura des polémiques, (il) y en aura toujours (...) Soit on bouge trop vite, soit on ne bouge pas assez vite, soit il y a trop de monde, soit il n'y a pas assez de monde", a-t-il glissé. En effet, la polémique est bien née. 


La stratégie mise en place par les forces de l'ordre était visiblement d’éviter au départ le corps à corps, ou toute confrontation directe qui aurait pu enflammer la situation. Au lieu de cela, les camions de CRS et de gendarmes mobiles se sont tenus à distance, en retrait, en rangs serrés, au bout des rues adjacentes au déroulé de la manifestation. A ce moment-là, les interventions se font avec des moyens intermédiaires comme les lanceurs de balle de défense, les lacrymo ou canons à eau. Le but :  séparer les casseurs des manifestants pacifiques puis d’encercler tous ces objectifs dans une nasse avant de procéder aux interpellations.

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1er-Mai : quelle a été la stratégie des forces de l'ordre ?

 C’est ce qui s’est passé mardi, sur le boulevard de l’Hôpital. Stratégie payante, de ce point de vue-là : il y a eu plus de 200 interpellations, dont 109 gardes à vue. Mais avec 1.200 casseurs pour 1.500 forces de l’ordre, le rapport de force paraît déséquilibré. C'est ce que dit aussi Stanislas Gaudon, secrétaire national du syndicat Alliance, sur LCI : "Il y avait un décalage entre les annonces de débordement potentiel qui avait été prévu et le dispositif déployé sur l’ensemble du parcours". Une sous-mobilisation en partie reconnue par le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb : "Il y a un mouvement qui est puissant", "nous allons nous adapter", a-t-il-dit sur France 2. Et promis que "pour les prochaines manifestations, il y aura encore plus de forces de l’ordre avec la volonté cette fois-ci de séparer totalement les manifestants de ceux qui veulent casser." 


Autre inconvénient de cette stratégie de gestion à distance, ciblée sur les interpellations : peu de groupes mobiles d’intervention sont déployés sur le parcours. Et donc, les interventions pour sécuriser les biens sont beaucoup plus longues. "Nos collègues obéissent aux ordres qui arrivent de la salle", explique Stanislas Gaudon. "Quand il y a eu la décision d’intervenir, il a fallu faire revenir toutes les unités qui étaient au boulevard Saint-Marcel avec les lances à eau, ça a pris du temps". Lui questionne cette stratégie de mise à distance retenue par la préfecture. "Fallait-il aller à l’affrontement, ou laisser casser des vitrines, brûler des voitures pour éviter des blessés ? C’est vrai que le bilan humain est plutôt positif avec un seul blessé dans nos rangs, et trois chez les manifestants. Mais il faudra avoir ce débat-là : est-ce que la nouvelle doctrine du maintien de l’ordre est de ne pas aller à l’affrontement ? De mettre à l’écart les forces de sécurité pour éviter qu’il y ait l’affrontement ?"

Mais d'autres, comme Eddy Sid, porte-parole de SGP Police, approuvent plutôt la "méthodologie employée", qui est "relativement nouvelle" : "On a préféré interpeller les individus une fois qu’ils avaient commis leurs méfaits, qu’ils étaient signalés. Cela a permis d’interpeller un grand nombre de "Black Blocs", on a aussi évité qu’il y ait des forces de l’ordre blessées", répète-t-il. "Le préfet a fait un choix", estime Eddy Sid. "Il s’est avéré judicieux au niveau des interpellations, et sur le fait qu’il n’y a pas eu de dommages physiques."


Mais d’autres critiques pointent, notamment le fait que les individus étaient en tête de manifestation, visiblement "bien identifiés", "bien isolés", sur le pont d'Austerlitz.  Pourquoi ne pas les avoir alors arrêtés avant ? Cela paraît simple... Le préfet Michel Delpuech a justifié ce choix mardi soir lors d'une conférence de presse. "Les Black Blocs, on les a vus en amont", dit-il. "Mais ils étaient complètement intégrés à un autre cortège de 14.500 personnes et ils n'étaient pas absolument en tête. Il y avait environ au moins un millier de personnes entre les auteurs de ces violences inqualifiables et notre dispositif de forces de l'ordre". Ce qui a rendu, selon lui, impossible toute intervention ciblée pour les CRS. 

La gestion démocratique des foules, c'est tolérer un certain désordre pour que les manifestants puissent s’exprimerHugues Moutouh, ancien conseiller

Et pourquoi, dans ce cas, ne pas avoir fait de contrôles en amont de la manifestation ? Eddy Sid, de la SGP, reconnaît qu'un "maillage et un contrôle de l’identité systématique aux abords de la gare auraient permis de contrôler les sacs et voir les objets dangereux. Les individus porteurs de casques, de barres de fer, de masque à gaz auraient été appréhendés. Cela aurait évité qu’ils soient aussi nombreux". Sauf que cette méthode de filtrage en amont aurait pu aussi être contre-productive, en générant des confrontations directes ou des corps à corps dans la foule. L'UNSA-Police a reconnu que "gérer de façon démocratique la foule est toujours complexe", mais estimé que, à la vue des scènes de mardi, "la doctrine doit être revue".

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"La doctrine doit être revue" : l'UNSA décrypte la gestion par les forces de l'ordre

C’est tout l’enjeu aujourd’hui, estime sur LCI Hugues Moutouh, ancien conseiller du ministère de l’Intérieur. "La doctrine de maintien de l’ordre à la française, réputée dans le monde entier, consiste à maintenir à distance les manifestants", explique-t-il. "Cette gestion classique est appelée la gestion démocratique des foules, c’est-à-dire de tolérer un certain désordre pour que les manifestants puissent s’exprimer, car c’est une liberté constitutionnellement protégée." Sauf qu’aujourd’hui, face à une évolution de la contestation, il questionne lui aussi le bien-fondé de ce modus operandi : "De plus en plus de nébuleuses se placent au sein des cortèges de manifestation, qu’elles utilisent comme un véhicule pour exprimer leur haine de la société. Il faut sans doute aller plus au contact, mais sans doute faire un travail très important en amont. A-t-il été fait ? Apparemment non."

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"Il faudrait sans doute faire évoluer le cadre de notre droit" : l'avis d'un ancien conseiller du ministère de l'Intérieur

Et en amont de la manifestation ?

Ce qui aurait pu être fait en amont, selon Hugues Moutouh, aurait été "d’ouvrir des informations judiciaires, mettre certaines personnes sur écoute, définir un périmètre de sécurité, fouiller les individus, contrôler les accès à la manifestation." Sauf que, comme l'a rappelé le préfet, si cela avait été possible l’an dernier en raison de l’état d’urgence, mais ne l'est plus. Car le filtrage et la fouille, qui peuvent à première vue apparaître comme une solution facile pour gérer les troubles en amont, sont strictement réglementés : policiers ou gendarmes peuvent demander à contrôler les papiers d’identité, mais ils ne peuvent pratiquer de fouille au corps que dans le cas d’une enquête préliminaire sous contrôle du parquet, d’une commission rogatoire ou d’un flagrant délit. 


"La loi antiterroriste de novembre 2017 permet aujourd'hui de définir des périmètre de protection qui permet de contrôler l'accès des personnes et des véhicules à cette zone, mais c'est uniquement à visée antiterroriste", explique Hugues Moutouh. "Il est peut-être temps de faire évoluer la loi, puisqu’on sait qu’à chaque fois qu’il y a une manifestation, il y a désormais la présence de Black Blocs qui viennent pas pour manifester, mais pour commettre des faits délictueux." Car selon lui, une nouvelle phase de contestation est en place : "Des gens se radicalisent, viennent de l’Europe entière, d’Italie, Suisse, Allemagne, Europe de l’Est, et des conflits comme Notre-Dame-des-Landes ont créé des points de fixation. Une sorte d’Internationale anticapitaliste est en train de se structurer, et on l’aura de plus en plus. Il faut arrêter de parler de manifestation qui dégénère, ce ne sont pas des manifestants, ce sont des gens qui viennent pour casser."

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