22 mars : ce jour si particulier avant les événements de mai... 1968

MEMOIRE - Il y a 50 ans jour pour jour, un petit mouvement étudiant fédérait des groupuscules disparates à la faculté de Nanterre et prenait de court les autorités, annonçant les événements de Mai 1968 en France. Quel a été l'impact réel du Mouvement du 22 mars ? A l'occasion de la mobilisation nationale ce 22 mars 2018, LCI revient sur cette journée symbolique et peut-être fantasmée.

Nous sommes dans le hall B de la faculté de sciences humaines de Nanterre, le vendredi 22 mars 1968, à 12h30. Près de 250 étudiants sont rassemblés autour de trois orateurs, à l'appel du Comité Vietnam national. Ces derniers dénoncent l'arrestation de manifestants d'extrême gauche qui ont saccagé, deux jours plus tôt, le siège de l'American Express, rue Scribe à Paris, pour dénoncer la guerre au Vietnam et "l'impérialisme américain". L'un des orateurs, "militant anarchiste" selon la police, est surveillé de près par les renseignements généraux. Début janvier, cet étudiant de 22 ans de nationalité allemande, Daniel Cohn-Bendit, s'est fait connaître en interpellant de façon musclée le ministre de la Jeunesse François Missoffe sur le thème de la sexualité, lors d'une visite officielle à Nanterre. L'année précédente, il avait été envisagé de transférer ce "perturbateur" récidiviste à la Sorbonne. 


Ce 22 mars, donc, "trois orateurs ont pris tour à tour la parole pour dénoncer la répression policière en France [...]", consigne dans une note un officier des RG, selon des archives qui ont été rendues publiques vingt ans après. "M. Cohn-Bendit a proposé de se servir des micros qui permettent de se faire entendre de toute la faculté à des fins de propagande politique. Cette suggestion n'a pas été retenue, mais risque fort de l'être dans les jours qui viennent", prévient l'inspecteur, un brin visionnaire.


Cohn-Bendit, étudiant en sociologie, veut "alerter l'opinion publique" et "mener la lutte" pour faire libérer les manifestants. Le talentueux orateur n'est pas seul. D'autres animent le "mouvement des enragés", comme Jean-Pierre Dutreuil, René Riesel, Daniel Bensaïd ou Jean-Pierre Montagut. Pour autant, on est loin de la révolution. "Il s'agit de groupuscules", insiste auprès de LCI le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff, auteur de Mai-68, l'héritage impossible (Editions La Découverte). La plupart des étudiants regardaient cela avec un oeil bienveillant, mais c'était encore loin du mouvement de Mai-68".

Naissance d'un mouvement

A l'issue du rassemblement, une "assemblée générale" décide d'occuper le huitième étage de la tour administrative de la faculté de Nanterre, symbole du pouvoir universitaire, et du pouvoir tout court. Ils ne quitteront les locaux que tard dans la nuit. Durant le sit-in, les étudiants ont élaboré le "Manifeste des 142", groupe très hétéroclite d'anarchistes libertaires, de situationnistes, de trotskistes, de communistes révolutionnaires ou de simples réformistes, guidés par des mots d'ordre d'un genre nouveau, avec pêle-mêle : rejet des partis et des syndicats traditionnels, démocratie directe, mouvements spontanés, refus de recevoir un enseignement pour devenir "les futurs cadres de la bourgeoisie"... Le Manifeste sera, pour ces étudiants, le fil rouge des événements de mai, jusqu'à la dissolution du mouvement par le gouvernement en juin. 


Tout n'a pas commencé en mars 1968. Depuis deux ans déjà, la jeune faculté fondée en 1964, fortement politisée, vit au rythme des tensions autour de la guerre du Vietnam, mais surtout de revendications liées à la vie quotidienne des étudiants. L'une d'elle concerne l'égalité hommes-femmes : les étudiants occupent à de nombreuses reprises le quartier des filles au sein de la résidence, pour protester contre un règlement jugé archaïque qui interdit aux garçons de se rendre dans les dortoirs des filles, et non l'inverse. Au-delà de cette revendication, il y a le sentiment de "se heurter à un système administratif qui dépend du pouvoir", et la volonté "de changer le maximum de choses", si possible par une "révolution", selon les termes d'une étudiante de Nanterre interrogée à l'époque


"J'ai conservé du 22 mars l'idée qu'il est nécessaire, possible, de maîtriser sa vie et d'intervenir dans le champ politique même si l'on n'est pas une organisation, un parti", observera Daniel Cohn-Bendit vingt ans après les événements. "Des étudiants ont pris conscience qu'ils pouvaient se gérer eux-mêmes [...] Il faut voir le 22 mars comme le début de quelque chose, et non comme un mouvement qui se serait terminé en juin". 

Un événement parmi d'autres

Pour Jean-Pierre Le Goff, la spécificité du 22 mars est d'avoir cristallisé, au-delà des revendications traditionnelles sur le Vietnam et l'impérialisme américain, des problèmes tenant "à la vie quotidienne des étudiants" : saturation des universités, évolution des moeurs et de la sexualité, sens des enseignements. "Il y avait à Nanterre un terrain favorable à la révolte étudiante", estime le sociologue. "C'était un campus moderne avec des terrains de sport, des dortoirs, où les étudiants vivaient entre eux, contrairement à la Sorbonne. Et ce monde nouveau se trouvait à l'époque au milieu d'un bidonville. Les professeurs, de leur côté, étaient confrontés à des amphis bondés et aux dysfonctionnements liés à cette massification."


Un terreau favorable à cette politisation, même si le mouvement a touché simultanément d'autres facultés. A partir du 22 mars, occupations, réunions, débats s'enchaîneront sur le campus de Nanterre sans discontinuer jusqu'au début du mois de mai, malgré une première suspension des cours ordonnée le 28 mars par le doyen Pierre Grappin. Inquiet des risques d'affrontements brutaux sur le campus entre l'extrême gauche et les groupuscules d'extrême droite comme Occident, le doyen décide à nouveau, le 2 mai, à l'occasion d'une "journée anti-impéraliste" la fermeture pure et simple de la faculté. "Des mesures exceptionnelles", assure ce dernier, "rendues nécessaires par les excès de quelques-uns". Peine perdue : alors que la Sorbonne s'enflamme à son tour, l'épicentre du mouvement va se déplacer vers le quartier Latin, où les premiers affrontements avec la police marqueront le point de départ des événements de mai 68.


Le Mouvement du 22 mars est-il l'étincelle qui a permis Mai-68 ? Une parmi d'autres, souligne Jean-Pierre Le Goff. "J'étais à Caen en janvier 1968", raconte ce dernier. "Il y a eu des émeutes très violentes lors desquelles de jeunes ouvriers affrontaient la police. Des manifestations étaient également organisées à l'université de Caen." Surtout, insiste le sociologue, soucieux de "démystifier l'événement", "la grève générale du 13 mai qui a permis le blocage du pays, ce n'étaient pas les étudiants, mais les syndicats". Réel ou fantasmé, le "Mouvement du 22 mars" a laissé des traces jusqu'à nos jours. Plusieurs syndicats y font explicitement référence pour appeler la fonction publique à la grève générale le 22 mars 2018... Cinquante ans après les événements. 

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