30 milliards de mégots jetés chaque année en France : pourquoi lutter contre ce mauvais réflexe est si compliqué

30 milliards de mégots jetés chaque année en France : pourquoi lutter contre ce mauvais réflexe est si compliqué

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ECOLOGIE - La secrétaire d’Etat à la Transition écologique et solidaire, Brune Poirson, veut obliger les industriels du tabac à collecter les 30 milliards de mégots jetés dans la nature. En amont, c’est aussi au niveau du fumeur que se pose la question : pourquoi les mauvaises habitudes ne changent-elles pas ?

L’homme, devant vous, avance, clope au bec. Et là, c’est mécanique : il arrive au métro, jette son mégot par terre, et s’engouffre dans la bouche. C’est tout petit, un mégot. Pourtant c’est devenu, de l’aveu même de la secrétaire d’Etat à la Transition écologique Brune Poirson, un "fléau". 


Trottoirs, routes, plages, les mégots grouillent partout. Au point que, d’après un rapport de 2017 de l’Organisation mondiale de la santé, ils représentent depuis les années 1980 entre 30 et 40 % des déchets ramassés chaque année, que ce soit le long des côtes ou dans les villes. En France, sur les 50 milliards de cigarettes vendues chaque année, environ 30 milliards finissent dans notre environnement.


Et si les mégots sont aussi problématiques, c’est qu’ils représentent une source énorme de pollution. Le petit embout est en effet composé de plastiques et de produits chimiques qui infusent dans les sols, les nappes phréatiques, et filent directement dans les océans. La capacité de nuisance est grande : à lui seul, un mégot pollue 500 litres d’eau. Et met douze ans à disparaître.

Hausse de + 1203,78% des PV pour "jet de mégot"

La prise de conscience commence. Ce jeudi, Brune Poirson rencontre les industriels du tabac et veut les obliger à collecter ces milliards de mégots jetés dans la nature. Une règle qu’avait proposée la Commission européenne fin mai, pour lutter contre la pollution des océans. A leur niveau, les villes, elles, tentent de mettre en place des politiques publiques pour enrayer le jeter de mégot. Exemple type : Paris a un temps joué la carte de la sensibilisation avec de l’affichage public, la distribution de cendriers de poche et l’installation de poubelles avec éteignoirs tous les 100 mètres. Depuis deux ans, elle est passée aux choses plus sérieuses, avec la création d’une brigade anti-incivilités et en faisant grimper l’amende, de 35 à 68 euros. Prévention, puis répression. 


Et visiblement, il y a du monde à réprimander : d’après les derniers chiffres de la Ville de Paris, 24.511 PV pour jets de mégots ont été infligés en 2017, soit une hausse de 1203,78% par rapport à 2016 (1880 PV). Et 2018 s’annonce tout aussi prolixe : entre janvier et avril, 10862 PV ont déjà été distribués. Soit, par rapport à la même période de l’an dernier, une tendance toujours en hausse : +370, 83%.

Il n’y a pas forcément de mauvaise volonté, mais c’est vraiment un réflexe.Lionel Cheyrus, responsable de l'antenne parisienne de Surfrider Foundation

Si les chiffres traduisent une certaine fébrilité, c’est que les fumeurs n’ont pas perdu leurs habitudes. Pourquoi les mentalités évoluent si peu sur le sujet ? Pourquoi est-ce si difficile de jeter son mégot dans une poubelle, plutôt que dans la nature ? "Il y a une combinaison de facteurs qui peuvent expliquer que c’est très long", indique Lionel Cheylus, responsable de l’antenne parisienne de Surfrider. Cette association de protection des océans et du littoral organise très régulièrement à Paris des collectes groupées de déchets. Autant dire qu’à force d’arpenter les trottoirs, ils ont une vision bien nette des types de déchets qui y traînent, et des habitudes des usagers.  Ainsi qu'une idée de l’ampleur du phénomène. "Vendredi soir, pour la Journée mondiale des océans, nous étions 90 collecteurs autour du canal Saint-Martin. En une heure et demie, on a ramassé 26.000 mégots", raconte Lionel Cheylus. 


Une belle récolte, - la plus grosse collecte depuis longtemps -, et une belle mobilisation. Le hic, c’est que trois jours avant, lors d’une journée de sensibilisation en entreprise, Surfrider a fait une opération au même endroit... et 19.000 mégots avaient déjà été ramassés. Un vrai tonneau des Danaïdes. "C’est encore un vrai fléau, il y a une vraie problématique", opine Lionel Cheylus. 


C'est donc un fait qui ne change pas : les fumeurs fument, et jettent leur mégot par terre. "La problématique est un peu pavlovienne, ancrée dans les usages depuis très longtemps", analyse le responsable associatif. "Les gens ont vu leurs amis, leurs parents le faire... au point que c’est un geste mécanique. Il n’y a pas forcément de mauvaise volonté, c’est vraiment un réflexe." 

Réflexe, mimétisme, habitudes sociales...

Un geste réflexe par mimétisme, mais qui peut être aussi piloté par de multiples causes, entremêlées. "Il y a sans doute un facteur d'éducation", estime Lionel Cheyrus. "Il est très régulier de voir des gens qui jettent des détritus par la fenêtre de leur voiture. Il entre aussi en jeu une notion d’individualisme : les gens sont d’accord pour fumer, mais ne veulent pas que ça sente mauvais dans leur voiture ou dans leur poche." Réflexe qui peut-être aussi culturel. "Pour certains, cela peut être une sorte de rébellion contre la société, une manière de dire moi je m’affirme, je m’impose et je peux dire merde à la société." Et puis ceux qui disent avoir peur d’enflammer la poubelle, ceux qui disent que cela crée de l’emploi. "Il y a pas mal de mauvaise foi dans ce qu'on entend", sourit Lionel Cheyrus. "Mais l'argument de l'emploi est vraiment le degré de mauvaise foi le moins acceptable. Ce sont les mêmes qui vont râler parce que la taxe d’habitation augmente !" Mauvais foi, fausses excuses ? 


D’autres phénomènes, plus subtils, peuvent influer sur le comportement du fumeur. De petites choses toutes bêtes, qui font que ce réflexe est bien ancré. Comme, dans les villes, le fait que des balayeurs passent, et souvent poussent les mégots dans les égouts. "Le message envoyé aux gens, est d'abord de donner l'impression qu'ils n'ont pas à se préoccuper des mégots parce que le nettoyage est fait derrière, et que ce n’est pas grave." D’autres habitudes sociales peuvent jouer : la cigarette, devenue interdite dans les bars et cafés, s’est expatriée sur les trottoirs. Et là, il n’y a pas forcément de cendrier. Jeter à ses pieds, c'est plus facile que faire quelques pas pour trouver un cendrier. "C’est aussi lié aux sociétés occidentales", dit Lionel Cheylus. "Ce monde du tout, tout de suite, de l’homme augmenté, où l’on veut des réponses tout de suite. Si on n’a pas une poubelle à portée de main, le plus simple reste le caniveau."

Quelles solutions pour changer ?

Alors si la Ville de Paris annonce des chiffres de PV en hausse exponentielle, Lionel Cheylus n’est pas sûr que ce soit la solution pour faire évoluer au mieux les mentalités. "Pour moi, ce sont plutôt des opérations de sensibilisations qui pourront changer les choses, pour que les gens comprennent que c’est important. Et changer comme ça les comportements." Il mise sur l’effet d’engrenage, le mimétisme vertueux. Car si le déchet appelle le déchet, l’inverse est aussi vrai. Être dans un endroit propre incite à le préserver. "Montrer qu’on jette son mégot à la poubelle inverse le signal, et cela incite d’autres à le faire." Sauf que pour l’instant, dans les mesures mises en place par les villes, le message environnemental est "très peu là", estime Lionel Cheylus. Il est vrai que les récentes campagnes d’affichage de la Ville de Paris montrent des tas de mégots, des éboueurs qui ramassent, appellent à la propreté... Mais ne portent pas forcément de message sur la pollution.

Si les mentalités mettent donc du temps à évoluer, tout n’est pas perdu. Percent, même, quelques lueurs d’espoir : "On sent que, de plus en plus, il se passe quelque chose, autour du plastique, de la pollution, même si ça reste très lent", estime Lionel Cheyrus. Optimiste. "Médiatiquement, le sujet est de plus en plus repris. Entendre qu’il y aura plus de plastique que de poissons dans la mer en 2050, c’est fort, et cela est très relayé." Et il sent autour de lui le désir de s’engager, s’investir. "Les gens ont envie de faire quelque chose, ils sont de plus en plus nombreux à venir nous voir pour participer et s’engagent. Pas forcément dans la durée, mais cela montre une prise de conscience. Et ça, ça nous rend heureux."

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