6500 Tsiganes internés sous Vichy : "Ce n'est pas un tabou, c'est de l'indifférence"

DirectLCI
INTERVIEW - François Hollande se rend ce samedi à Montreuil-Bellay pour rendre un hommage très attendu aux Tsiganes internés par le régime de Vichy et jusqu'en 1946. LCI revient sur ce pan de l’histoire méconnu avec Marie-Christine Hubert, auteure du livre "Les Tsiganes en France : un sort à part ".

Soixante-dix ans après la libération des derniers Tsiganes internés en France pendant la Seconde guerre mondiale et jusqu'en 1946, un hommage national leur est rendu ce samedi sur le site de l'ancien camp de Montreuil-Bellay, en Maine-et-Loire. Plusieurs personnalités politiques, dont François Hollande, seront présentes.


Le dernier interné fut libéré en juin 1946 du camp des Alliers près d'Angoulême, près de deux ans après la libération de la France, une page d'histoire longtemps occultée de la mémoire nationale. Pourquoi les Tsiganes sont-ils restés internés si longtemps ? Comment expliquer un tel silence aujourd'hui ? LCI a interrogé Marie-Christine Hubert, auteure du livre Les tsiganes en France : un sort à part (1939-1946).

LCI : Quelle est l'histoire des Tsiganes en France ?

Marie-Christine Hubert : Pour les autorités françaises, les Tsiganes sont, depuis 1912, des Français ou étrangers sans domicile fixe et n’appartenant pas à deux autres catégories : les marchands ambulants et les forains. Les Tsiganes - qu’on reconnaît comme nomades - sont à l'époque surveillés. Ils possèdent une pièce d’identité : le carnet anthropométrique d’identité. A l'intérieur, on retrouve la photo de profil et de face, les empreintes digitales, ainsi qu'une description précise de la morphologie. A chaque fois qu’ils arrivaient dans une commune, ils devaient faire apposer un visa à leur arrivée et à leur départ. Le but étant de les tracer.

LCI : Que leur est-il arrivé pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Marie-Christine Hubert : Le décret du 6 avril 1940 va interdire sur l’ensemble du territoire la circulation des nomades pour toute la durée de la guerre. Chaque préfet va prendre un arrêté pour les assigner à résidence. On leur dit où aller et où ils doivent rester, le tout dans un périmètre restreint. Un mois après, la France est envahie par les Allemands. Quand ils arrivent, leur première mesure est d'expulser vers la zone libre les Tsiganes qui vivent en Alsace-Lorraine. Le gouvernement de Vichy les internera ensuite dans les camps qui existent déjà dans le sud de la France. Le 4 octobre 1940, les Allemands ordonnent l’internement des Tsiganes dans l’ensemble de la zone occupée. En France, on parle de camps d’internement pour nomades mais ce sont bien les Tsiganes qui sont directement visés par les Allemands. En tout, près de 6500 personnes sont internées dans 31 camps sur les 40.000 présents dans l'Hexagone.

LCI : Pourquoi ont-ils été libérés si tard ?

Marie-Christine Hubert : Au moment de la libération, après l’été 1944, les juifs et les résistants sortent des camps. Mais les nomades, eux, restent enfermés. Pour justifier juridiquement l’internement, les autorités françaises se réfèrent au décret du 6 avril 1940. En fait, ils considèrent l'internement comme une mesure d’assignation à résidence. Même les collabos sont sortis avant les derniers Tsiganes. Le 10 mai 1946, un décret annonce officiellement que la France n’est plus en guerre. Le dernier interné fut libéré en juin 1946 du camp des Alliers près d'Angoulême. Mais on reprend la surveillance des nomades comme avant la guerre, comme si il ne s’était rien passé. Les Tsiganes n'ont aucune aide en sortant des camps et le carnet anthropométrique d’identité est à nouveau utilisé.

LCI : Aujourd'hui, peut-on dire que c'est un sujet tabou ?

Marie-Christine Hubert : Non, ce n'est pas tabou. Selon moi, il s'agit vraiment d'une indifférence vis-à-vis de ces personnes. La catégorie des nomades n’existe plus depuis 1969, mais une nouvelle loi a été créée à la place. On parle maintenant des "gens du voyage". Et Ils ont toujours un carnet d'identité. Ils en ont même deux. En France, ces gens sont des parias et ils vivent dans l'indifférence totale.

LCI : Pourquoi parle-t-on si peu de ces internements ?

Marie-Christine Hubert : Déjà, la mémoire des camps d’internement a émergé très tard en France, dans les années 70. Dans notre pays, il a aussi fallu digérer la collaboration et l’internement mis en place par les autorités françaises elles-mêmes. Autre chose : chaque mémoire est portée par la communauté qui l’a vécu. Et dans la communauté Tsigane, ils sont très peu à prendre la parole. Finalement, il fallait avant tout recommencer à vivre à la fin de la guerre. Dans les rues ou lors des contrôles, ils se retrouvent avec les mêmes gens qui les ont internés. Encore aujourd'hui, il existe une défiance terrible vis-à-vis des forces de l’ordre liée à ça. Et ça se comprend.

LCI : Qu'attendent les Tsiganes de cet hommage national ?

Marie-Christine Hubert : Pour les gens du voyage, cet hommage est une reconnaissance de leur statut de victime qu’on leur a toujours nié. Une reconnaissance de leur existence. En opposition avec ce que certains affirment, il ne s'agit pas d'"une parenthèse dans l’histoire de la France". Pour eux c’est vraiment très important. Ils veulent dire qu’aujourd’hui, ils vivent encore dans un droit discriminatoire et qu'ils veulent rentrer dans le droit commun. Les gens du voyage se servent du passé pour agir sur le présent.

En vidéo

Le plus grand rassemblement tsigane de France

Plus d'articles

Sur le même sujet

Lire et commenter