A Calais, la mairie sommée de retirer une benne à ordures pour empêcher les migrants d'accéder aux douches

A Calais, la mairie sommée de retirer une benne à ordures pour empêcher les migrants d'accéder aux douches
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Le démantèlement de la "Jungle" de Calais

SOLIDARITÉ - Le tribunal administratif de Calais se penchait ce lundi sur une curieuse histoire, qui oppose la Ville de Calais et le Secours catholique. Pour empêcher l’association d’installer des douches pour les migrants, la municipalité a barré leur entrée… avec une benne à ordures. La justice lui a ordonné de la retirer dans les 24 heures.

Loufoque, insolite, ... ubuesque. Ce lundi matin, le tribunal administratif de Calais s’est penché, ce lundi matin, sur une bien curieuse histoire, qui mêle des histoires de modulaires, de douches, de migrants, de voisins mécontents et de… camion poubelle. Depuis quelques jours, le Secours catholique du Pas-de-Calais et la Ville de Calais sont en effet en pleine guerre ouverte.  D’un côté, l'association caritative qui, pour venir en aide à des migrants, a voulu faire installer des douches provisoires dans la cour d’un de ses locaux ; de l’autre, la Ville de Calais qui, pour empêcher cette installation, a bloqué leur entrée… avec une benne à ordures. 

Retour en arrière. Depuis quelques mois, après le démantèlement de la Jungle de Calais, des migrants, souvent des jeunes mineurs, continuent de roder en centre-ville. Alors le 8 février dernier, face à ce qu’il estime être une "urgence sanitaire et humanitaire", le Secours catholique décide, en concertation avec son avocat, d’installer des douches, dans des bâtiments modulaires, dans la cour d’un de leur local, en centre-ville. Ce local leur servait jusqu’à maintenant de "vestiaire", pour distribuer des chaussures ou des vêtements, avec, à l’époque de la Jungle, l’autorisation de la mairie. Pour le Secours catholique, ce petit changement d'affectation ne gêne personne. "La cour est entourée de hauts murs, le local est au milieu d’usines désaffectées, tout est mis en place pour que ce soit fait dans le respect de l’autre", insiste Didier Degrémont, président du Secours catholique local, auprès de LCI. "Ce sont en plus des installations temporaires, qui ne nécessitent donc pas d’autorisation."

Ces jeunes vivent dans des conditions effroyables- Didier Degrémont, Secours catholique

Car l’urgence première, pour l’association, est d’aider ces gens à la rue. "Ces jeunes vivent dans des conditions effroyables, ils sont dehors, pourchassés, n’ont pas de nourriture, et pour la plupart ne se sont pas lavés depuis des jours. Il y a des cas de gale", détaille Didier Degrémont. "Leur seul moment de repos c’est de se mettre au chaud en journée dans les locaux des associations. On a décidé de faire face, d’essayer de les aider. On a voulu leur donner la possibilité de se doucher."

Mercredi dernier, le Secours catholique se fait ainsi livrer par camionnettes "deux misérables modulaires, avec des douches". "Quatre douches, c’est tout !", peste Didier Degrémont. Mais ce dispositif n’a pas l’air de plaire au voisinage. "Pour vous dire l'ambiance, on mets des chewing-gums et des allumettes dans nos serrures, pour nous empêcher d'ouvrir les portes, c'est vous dire...", raconte le président de l'association. Bref, sur cette histoire, la Ville a  en tout cas été prévenue par des voisins. Lors de la livraison, le directeur de cabinet de la mairie était là, et a, raconte Didier Degrémont, "bloqué l’entrée avec son véhicule personnel". "Puis, la Ville a déployé un camion-benne, pour bloquer le portail et empêcher l’accès des véhicules dans la cour", indique le président. A l’appel du Secours catholique, un huissier est venu constater la présence de la benne. "Par chance, on a pu faire entrer deux camions", soupire Didier Degrémont. 

"Le Secours catholique est en train de laisser réapparaître une benne. C'est intolérable"- Emmanuel Agius, 1er adjoint au maire

Pour le  premier adjoint au maire, Emmanuel Agius, la benne n'est qu'un détail . "Si on doit la retirer sur décision de justice nous le ferons", disait-il à LCI avant l'annonce du tribunal. Mais il tiquait sur plusieurs choses : "Il y a d'abord le fait que le Secours catholique n'a pas respecté le droit de l'urbanisme en installant ces containers. Or la règle est de déposer une demande d'autorisation". Selon lui, le problème est surtout bien plus vaste que cette histoire de benne. "Ce n'est pas le fond du dossier. Aujourd'hui, le Secours catholique est en train de créer un mini-centre en plein centre-ville, peut-être même avec des distributions de repas. Il est en train de laisser réapparaître un centre d'accueil et c'est intolérable.  C'est une initiative en rupture totale avec le dispositif de démantèlement de la Jungle et la mise à l'abri des migrants dans les CAO". 

L'adjoint pense tout d'abord aux habitants de Calais, encore "traumatisés " par la situation. "Aujourd'hui, les Calaisiens commencent à nouveau à se poser des questions. Ils n'en peuvent plus. Ils ont souffert pendant des années. Il faut les comprendre." Quant à la situation d'urgence humanitaire invoquée par l'association, il estime que c'est le rôle de l'Etat de la gérer.  Et il en appelle au gouvernement : "Pourquoi subitement y aurait-il cette rupture dans le dossier de l'après- démantèlement ? Je demande au gouvernement de prendre ses responsabilités car c'est une vraie rupture du contrat. Et ce n'est pas au Secours catholique de se permettre de créer un nouveau centre. Je le répète : à Calais, c'est terminé !"

Notre vocation est d’aider les personnes en souffrance et dans le besoin- Didier Degrémont, du Secours catholique

Depuis le démantèlement de la Jungle, la municipalité essaie en effet absolument d’éviter tout appel d’air, et d’empêcher pour ça tout dispositif d’aide, qui pourrait amener les migrants à reformer des camps. A l’obligation des soins, elle oppose le dispositif mis en place par l’Etat depuis l’automne, où les migrants sont emmenés vers les CAO, centres d’accueil et d’orientation et proposant des solutions d’hébergement.  De Calais, partent ainsi des navettes pour Béthunes et Saint-Omer. D’après l’Etat, ce dispositif fonctionne, et des places sont disponibles. Problème : certains migrants ne souhaitent pas être hébergés à une quarantaine de kilomètres de Calais, préférant tenter chaque nuit de passer en Angleterre. Mais la Ville essaie par tous les moyens d’éviter des points de fixation. Elle s'est déjà opposé à une précédente initiative de l'association de distribuer des repas dans un ancien lieu de stockage.

Alors ce camion-poubelle… n’est peut-être pas très, très légal. Mais illégalité pour illégalité… chacun défend ses intérêts. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas sur le fond du dossier et l’éventuel "délit de solidarité" que le juge des référés devait se prononcer ce lundi, mais bien sur le caractère légal ou non de la présence d’un camion-benne pour bloquer l’entrée d’un local. Il a donné raison à l'association : sa décision, rendue en fin d'après-midi, somme en efffet la mairie de retirer sa benne dans les 24 heures.

 

Pour le reste du débat, le dialogue est pour l'instant rompu entre les deux parties. L'association ne compte clairement pas sonner le retraite. "Notre vocation est d’aider les personnes en souffrance et dans le besoin", indique le président. "Donner des douches à quelques migrants, cela ne va pas créer un appel d'air, cela n'a aucun sens". Il se dit prêt à mettre en activité les deux premières douches. L'histoire est loin d'être finie.

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JT 13H – 3 mois après l’évacuation de la Jungle, l’inquiétude règne toujours à Calais

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