Des anarchistes des années 20 aux "Black blocs" : généalogie d'un mouvement

Des anarchistes des années 20 aux "Black blocs" : généalogie d'un mouvement

AUTONOMES - À intervalles réguliers, ils reviennent au devant de l’actualité. Comme lors des marches contre la loi "Sécurité globale", ces activistes s’invitent violemment dans les manifestations des autres. Simple tactique de terrain, ou mouvement structuré ? Le journaliste Christophe Bourseiller apporte son éclairage.

Leur mode d’action furtif et leur goût pour le secret les auréolent de mystère. Les Black blocs surgissent dans les manifestations et les transfigurent, affrontant les policiers, détruisant des commerces et du mobilier urbain. L'impression qu'ils décrédibilisent les mouvements auxquels ils s'agrègent, est la source de fantasmes. On les prend au choix, pour des agents provocateurs infiltrés, pour des pillards opportunistes, ou pour des manifestants enfiévrés.

Leur absence quasi-totale du débat politique public les fait aussi passer pour un mouvement spontané, issu de la manifestation elle-même. Or, on peut repérer des actions analogues aux leurs depuis près d’un siècle, et dessiner les contours d'une généalogie de leur action.

Anarchistes et marxistes des années 20

En effet, pour le journaliste Christophe Bourseiller, journaliste et essayiste spécialisé dans les extrémismes politiques, leurs grands ancêtres ne sont autres que les anarchistes des années 20 : "On se souvient des célèbres attentats anarchistes à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe. C’est une sensibilité anti-autoritaire qui a toujours perduré".

Cette filiation se double du rejet du léninisme dès 1917, par des marxistes anti-autoritaires, que Christophe Bourseiller définit comme "l'ultra-gauche" : la structuration des bolchéviques en parti est contraire selon eux à l'idéal d'auto-émancipation de la classe ouvrière. Le mouvement que l’on observe aujourd’hui n’aura jamais cessé d’osciller entre ces deux tendances. Le rejet de l'autorité, de l'État et du capitalisme, ainsi que la destruction de ce qui les symbolise, seront une constante jusqu'à nos jours.  

Selon Christophe Bourseiller, un tournant majeur est repérable dans la foulée des évènements de 1968, avec un coup d’éclat fondateur en 1971, lorsque des militants procèdent au pillage et au cassage des boutiques de la rue Gay-Lussac à Paris. Il estime que "cet acte marque le début d’un mouvement de contestation des manifestations officielles".

Des autonomes aux "Black blocs"

Dès lors, les pouvoirs publics, comme les mouvements politiques ou syndicaux, ont toujours dû composer avec la présence, plus ou moins forte selon les époques, de ces manifs en bordure des manifs. Le nom qu’on leur donne a aussi beaucoup varié, de "casseurs" des années 1970, terme qui perdure encore, aux Black blocs aujourd’hui.

En 1975 apparaît le terme d’"autonome", transposé et traduit du mouvement italien Autonomia, et auquel eux-mêmes adhèrent. Puis c’est la police berlinoise qui les qualifiera de Schwarzer block, en les voyant progresser en "bloc noir" dans les marches, lors d'une fronde violente issue des squats allemands. C’est donc un nom né dans les manifestations, et attribué par l’adversaire. Il désigne au départ une tactique plus qu’un mouvement, mais devient le terme générique pour désigner ces insaisissables jeunes gens en noir - lesquels en plaisantent et le rejettent. Cette dénomination mystérieuse et l’anonymat de ceux qu’elle désigne, contribueront beaucoup à la perception complotiste que l’on peut en avoir.

De Seattle à Notre-Dame-Des-Landes

Un virage altermondialiste, amorcé dans les années 1990, éclate aux yeux du public lors des grandes manifestations du début des années 2000, de Seattle à Gênes. L'OMC, le FMI, le G8, le forum de Davos sont systématiquement visés : les instances internationales liées au capitalisme ne peuvent plus se réunir sans se retrancher derrière un solide cordon policier. Le Bloc noir s’invite dans les marches jusqu’à les incarner, en affrontant les forces de l’ordre.  

Cette grande visibilité donne aussi l'occasion d'un renouvellement des effectifs, par rapport à la génération 68. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une structure politique, qui supposerait un ordre que justement ils rejettent. Mais on peut établir des constantes et des références communes qui dessinent le mouvement. Pour Christophe Bourseiller, "c'est une mouvance très ancienne qui s’enracine sur une riche histoire, de revues, d’auteurs, de théoriciens."

 En France, les figures tutélaires sont issues de mai 68, dont les références situationnistes les ont poussé à rejeter la structuration et les mots d’ordre, comme Guy Debord ou Jean-Pierre Duteuil. Avec l’altermondialisme, l'ultra-gauche entre dans une phase plus créatrice de son histoire politique. Les Zones autonomes temporaires (ZAT), de provisoires occupations lors des manifestations, seront la matrice des ZAD, les fameuses Zones à défendre, dont Notre-Dame-des-Landes est, avec Sivens, l’exemple français le plus abouti. Et le plus célèbre parmi des dizaines d’autres.

Les ZAD permettent d’agréger le mouvement anti-autoritaire à un courant de rejet de la société de consommation : retour à l’agriculture bio et rupture avec l’ordre établi. La dimension "autonome" prend tout son sens avec ces entités alternatives. Christophe Bourseiller rappelle que "du temps de la splendeur de Notre-Dame-Des-Landes, il y avait au cœur de la ZAD ce qu’on appelait le village anti-autoritaire, qui était le bastion de ces gens-là." Tous les zadistes ne prônent pas le recours à la violence, loin de là, mais la coexistence est assumée.

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La génération que l'on voit à l'œuvre ces dernières années a souvent transité par les ZAD. Contre la loi Travail en 2016, aux côtés des Gilets jaunes en 2018, contre la réforme des retraites en 2019, et tout récemment contre la loi "Sécurité globale" : les Black blocs s'invitent dans toutes les manifestations, tout en suivant leur propre agenda. 

Christophe Bourseiller souligne la continuité avec le mouvement des années 70-80 : "On les a vus tout casser en bordure des manifestations, attaquer la police… selon un scénario qui est exactement le même que celui qu’on voit en 2020. Il n’y a donc absolument rien de nouveau." Les symboles attaqués sont choisis avec attention, et ce sont toujours ceux du capitalisme : boutiques de luxe, agences bancaires ou immobilières. Et, bien sûr la police et la gendarmerie, figures de l'État honni, des anarchistes des années 20 jusqu'à nos jours.  

*Christophe Bourseiller, auteur de "Nouvelle Histoire de l'Ultra-gauche", à paraître le 14 janvier 2021 aux Éditions du Cerf.

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