Affaire Benalla : derrière la fausse polémique de "l'influence russe", la vraie polémique du "fichage politique" ?

Affaire Benalla : derrière la fausse polémique de "l'influence russe", la vraie polémique du "fichage politique" ?

REBONDISSEMENT - Après la publication d'une étude sur le comportement des utilisateurs de Twitter pendant l'affaire Benalla, le camp de la majorité a d'abord dénoncé une influence russe, rapidement démentie. C'est désormais au tour de nombreux internautes de dénoncer un "fichage politique" qui aurait permis de mener l'étude... Explications.

Si l'affaire Benalla a eu autant de retentissement, c'est aussi en raison de l'écho qu'elle a rencontré sur les réseaux sociaux, et notamment celui à l'oiseau bleu : Twitter. En effet, plus de 4,5 millions de tweets en français auraient été publiés sur l'affaire par 247.701 auteurs entre le 19 juillet et le 3 août. Ces chiffres proviennent d'une étude qui a créé une double polémique ces derniers jours.


La première de ces deux polémiques concerne l'hypothétique influence d'un "écosystème russophile" qui aurait exagéré l'importance de l'affaire Benalla sur Twitter. Cette hypothèse émerge le 30 juillet, quand Nicolas Vanderbiest, doctorant à l’Université catholique de Louvain et spécialiste de l'analyse de l'influence sur Twitter, remarque "une forte part de personnes qui ont tweeté plus de 300 fois en une semaine" sur l'affaire Benalla, et que "cette part a écrit 1 767 682 tweets (44% des tweets !) Parmi ceux-ci, correspondance de 27 % avec l'écosystème russophile".

Une suractivité de certains comptes Twitter banale ou sous influence russe ?

Puis, le 8 août, c'est au tour d'une ONG belge, EU Disinfo Lab - co-fondée par Nicolas Nicolas Vanderbiest - de publier des chiffres semblables dans une étude nommée "Affaire Benalla, les ressorts d’un hyperactivisme sur Twitter". Celle-ci réaffirme qu'1% des utilisateurs de Twitter concernés ont publié 47% des tweets sur l'affaire Benalla.  Pour certains soutiens de la majorité, c'est la preuve d'une influence russe qui aurait artificiellement "gonflé" l'affaire.


Cependant, de l'aveu même de EU Disinfo Lab, l'étude ne prouve pas l'existence d'une influence russe sur l'ampleur de cette activité sur le réseau social. Elle ne fait qu'indiquer un phénomène bien connu : la plupart des tweets sur un sujet polémique sont publiés par des comptes militants très actifs, dont certains peuvent effectivement être pro-russes.


C'est là qu'émerge la deuxième polémique. Plusieurs utilisateurs de Twitter estiment avoir été fichés en fonction de leurs orientations politiques par EU Disinfo Lab, afin de réaliser cette étude. L'ONG a en effet publié deux fichiers sur lesquels se base son étude : un premier fichier qui liste 55.000 comptes Twitter ayant évoqué l'affaire Benalla, et un deuxième fichier qui liste les 3.891 comptes Twitter les plus actifs, classés avec plusieurs catégories : "intérêt pour les médias pro-Kremlin RT et Sputnik", "désinformation russe", "Macron Leaks", "rumeurs diffusées pendant la présidentielle" et "nombre de désinformations propagées".

Une troisième liste officieuse qui met le feu aux poudres

En plus de ces 2 listes "officielles", une troisième liste s'est retrouvée sur les réseaux sociaux. Cette troisième liste contient 3.393 comptes Twitter classés avec les mêmes catégories que dans la liste des 3.891 comptes les plus actifs. Sauf qu'elle contient une catégorie supplémentaire : une affiliation politique. Cette affiliation correspond à chiffre de 1 à 4. Les comptes classés "1" correspondent aux souverainistes ou proches des Républicains, ceux classés "2" aux proches du Rassemblement national (ex-FN), ceux classés "3" aux proches de la France insoumise et "d'autres communautés" et ceux classés "4" correspondent aux médias, aux proches de La République en Marche.

Dans cette troisième liste, on trouve par exemple des journalistes qui se retrouvent affiliés à un camp politique, comme la directrice du Bondy Blog, ou le média en ligne Contexte, comme l'a remarqué Télérama. On découvre que les deux listes contenant les comptes Twitter les plus actifs indiquent que des médias comme Le Monde, LCP ou LCI ont publié une "fake news" (fausse information, ndlr). Pour EU Disinfo Lab, ces problèmes résultent des imperfections méthodologiques liés au traitement de données à grande échelle.


De nombreux internautes, estimant avoir été fichés en raison de leur orientations politiques réelles ou supposées, ont saisi la Commission nationale informatique et libertés (CNIL). Comme, le soulève Télérama, les listes constituées et publiées par EU Disinfo Lab pourraient en effet être illégales au regard du Règlement général sur la protection des données (RGPD) en vigueur à l'échelle européenne, même si le RGPD "n'interdit pas l'analyse de sensibilités politiques à partir de données publiques", précise l'hebdomadaire.

Ces listings "politiques" sont-ils légaux ou pas ?

"L'ONG à l'origine de l’étude étant située en Belgique, la CNIL instruira les plaintes dont elle a été saisie dans le cadre de la coopération européenne instaurée par le RGPD", a indiqué la CNIL ce jeudi, qui va instruire le dossier côté français. La CNIL devra donc se prononcer sur légalité de la constitution de ces fichiers et de leur diffusion. Une question juridique dont l'enjeu est décrypté ci-dessous par l'ancien rédacteur en chef du Numérama, Guillaume Champeau. 

Pour l'association La Quadrature du Net, spécialisée dans la défense des libertés sur internet, "la publication par @DisinfoEU de son fichier sur l'affaire #Benalla est illicite" car celle ci ne répond à aucun objectif. 

"Pour justifier les conclusions de l'étude, il suffisait d'en publier la méthodologie (ce qui a été fait) pour la rendre reproductible - ce qui permet d'en contredire les conclusions. C'est ce que fait toute étude sociologique, sans publier d'info perso - car pas nécessaire", poursuit l'association. 

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