Affaire Harvey Weinstein : pourquoi celles et ceux qui savaient n'ont rien dit ?

DECRYPTAGE - Acteurs, actrices, proches collaborateurs et journalistes étaient au courant des agissements de Harvey Weinstein, aujourd'hui accusé d'avoir violé, agressé sexuellement et harcelé de nombreuses actrices à Hollywood. Et pourtant, personne n'a rien dit, jusqu'à la publication de l'enquête explosive du New York Times. Comment la loi du silence s'est-elle imposée ? Par quel mécanisme aucune personne n'a osé briser l'omerta ? Laure Salmona nous explique.

Tout Hollywood était au courant. C'est en tout cas ce que laisse entendre l'actrice Rose Mcgowan, au sujet de l'affaire Harvey Weinstein. Accusé de plusieurs viols, agressions et harcèlement sexuel sur de nombreuses comédiennes américaines mais aussi françaises comme Judith Godrèche ou Emma De Caunes, le producteur et sulfureux businessman se retrouve au coeur d'un scandale sans précédent, suite aux récentes révélations du New York Times. Et alors que, de jour en jour, la liste vertigineuse de ses victimes s'allonge, une question s'impose. Comment un homme, aussi puissant soit-il, peut-il agresser tant de femmes, pendant plusieurs décennies, sans que personne ne se décide à dénoncer ses agissements ? Il y aurait bien eu des occasions de faire éclater l'affaire, mais à chaque fois, le silence l'a emporté. 


Silence des proches de Weinstein d'abord à chaque fois que l'un des proches collaborateurs du producteur était mis dans la confidence au moment de guider les actrices jusqu'à la chambre d'Harvey Weinstein, prétextant une "soirée de la production". 


Silence des actrices ou des acteurs eux-mêmes.  Brad Pitt aurait été prévenu par Gwyneth Paltrow et Angélina Jolie, toutes deux abusées par le producteur. Ben Affleck est accusé par l'actrice Rose MacGowan d'avoir été lui aussi mis au courant par ses soins, réagissant ainsi : "Putain, mais je lui avais dit d'arrêter ça!". Jessica Chastain, elle aussi, a publié un tweet dans lequel elle indique "avoir été prévenue" depuis le début.

Silence des médias enfin. Ce fut le cas en 2004, lorsque des pressions auraient été exercées sur le New York Times pour empêcher la diffusion d'une première enquête par une journaliste du quotidien.  Selon la reporter de l'époque, Matt Damon et Russel Crowe eux-mêmes l'auraient appelée afin de la dissuader de rendre ces révélations publiques. Matt Damon, depuis, a démenti ces dires. Mais le résultat est le même : jusqu'à ce 5 octobre 2017, aucun article de presse n'était paru pour dénoncer ces actes graves.  

Alors pour comprendre pourquoi la loi du silence semble avoir régné en maître dans cette affaire, nous avons sollicité l'avis de Laure Salmona, spécialiste des violences sexistes et sexuelles et auteure, pour l'association Mémoire traumatique et victimologie du livre "Impact des violences sexuelles de l'enfance à l'âge adulte". Selon elle, le mécanisme derrière cette omerta est d'abord celui de la cutlure du viol. "Dans notre société encore aujourd'hui, on a du mal à croire les femmes qui se disent victimes de tels actes. On pense qu'il s'agit d'un quiproco, qu'elles étaient consentantes avant de changer d'avis. Le poids de la culture du viol est encore très présent et il provoque un retournement pervers de la culpabilité" précise-t-elle. "Les femmes deviennent coupables de l'avoir bien cherché."

En vidéo

Harvey Weinstein accusé

Autre facteur conduisant inéluctablement au silence : celui de la position de pouvoir du principal accusé. Et quelle meilleure illustration que le scandale Weinstein, pour démontrer cette logique ? Harvey Weinstein, c'est pas moins de 300 nominations aux Oscars, des carrières construites ou brisées au gré de ses envies, des films étrangers distribués sur le marché américain (Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain, par exemple) et une mainmise sur le tout Hollywood. "Dans un milieu aussi petit" reprend Laure Salmona, "tout se sait, les gens ont peur pour leur carrière. En dénonçant de tels actes, il faudrait être prêt à devenir persona non grata à Hollywood, ce qui demande une certaine force de caractère." 

Crainte des représailles et de la diffamation

Et ces mécanismes ne concernent pas seulement Hollywood, ses paillettes et ses secrets balayés sous le tapis rouge. En fait, ce sont les mêmes rouages qui s'appliquent partout ailleurs, dans le reste de la société. Laure Salmona ajoute : "On retrouve la même chose dans les cas d'inceste, au sein d'une cellule familiale. Souvent, on remarque que c'est la victime qui, quand elle parle, est ostracisée, accusée d'avoir brisé la famille." 


D'où l'importance de donner aux femmes des espaces pour s'exprimer sans crainte de la représaille, afin de faire front ensemble. "Comme pour l'affaire Hamilton, on se rend compte que quand une femme a le courage de prendre la parole, les autres suivent. A chaque fois, la médiatisation de ces affaires est libératrice pour elles. Mais en France notamment, le risque de la diffamation fait peur. Il est très facile d'être poursuivi en justice dès qu'un nom est donné en public. Dans de nombreux cas, cela empêche d'avertir les potentielles prochaines victimes." Pour la spécialiste, reste donc à oeuvrer sur les mentalités pour abolir la culture du viol et - surtout - à faciliter le dépôt de plainte pour les femmes ayant été abusées. A ce jour, aucune plainte n'a été déposée dans l'affaire Weinstein. 

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Hollywood : le scandale Harvey Weinstein

Plus d'articles

Sur le même sujet

Lire et commenter