Affections psychiques au travail : pourquoi les femmes sont-elles plus exposées ?

Affections psychiques au travail : pourquoi les femmes sont-elles plus exposées ?
SOCIÉTÉ

ÉCLAIRAGE - Selon un rapport de l'Assurance maladie, les troubles psychosociaux reconnus comme maladie professionnelle ou accident du travail concernent majoritairement les femmes. Le prolongement des inégalités entre les femmes et les hommes au travail... mais pas seulement.

Les affections psychiques concernent majoritairement les femmes, dans près de 60 % des cas. C'est un des constats dressés par l'Assurance maladie dans un rapport publié mardi 16 janvier, sur la reconnaissance des troubles psychosociaux en maladies professionnelles ou en accidents du travail. "La fréquence de ces affections est entre une fois et demie et deux fois supérieure chez les femmes par rapport aux hommes pour la tranche 40-49 ans", continue l'Assurance Maladie. 

Un rapport qui laisse filtrer une plus grande exposition des femmes au burn-out, aux violences internes et externes au lieu de travail, tels que le harcèlement, les agressions, mais aussi la sensation d'inadéquation entre la tâche exercée et la récompense obtenue. Un décalage sur lequel la psychologue du travail Dominique Lhuilier, professeure émérite au  Collège de France, a accepté de revenir pour LCI. 

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LCI : Comment s'explique la plus grande exposition des femmes aux troubles psychosociaux ?

Dominique Lhuilier : Il y a plusieurs pistes de réflexion. Je pense d'abord à la double journée de travail. L'inégal partage des tâches ménagères et familiales concourt à ce que l'épuisement professionnel soit genré. Il y a du changement, mais c'est lent (en 2016, les femmes effectuaient toujours en moyenne deux tiers des tâches ménagères), et cela compte dans la résistance des femmes devant certaines tâches professionnelles. Mais les troubles psychosociaux sont aussi le reflet des inégalités entre les femmes et les hommes dans le travail : les femmes sont plus réduites au tâches subalternes que les hommes, plus souvent confrontées à un plafond de verre dans l'évolution de leur carrière et elles en sont donc plus victimes. C'est d'autant plus difficile à démontrer que le monde du travail est un espace public, normalement régi par le droit. A partir du moment où il y a une loi, on considère qu'on a réglé le problème. C'est le cas, par exemple, en matière d'égalité salariale. La loi interdit les traitements de salaires différents et, malgré cela, les inégalités perdurent. Il n'y a pas d'organe de contrôle pour s'assurer que la loi est respectée, les organisations font ce qu'elles veulent.

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LCI : Certains domaines professionnels, le secteur médico-social en tête, semblent plus touchés que d'autres, comment l'expliquez-vous ?

Dominique Lhuilier : On voit que les métiers du soin sont davantage exposés aux troubles psychosociaux, du fait de leur plus grande féminisation. Ce sont des domaines où il peut y avoir une inadéquation entre la récompense et la tâche (une des causes des troubles des psychosociaux citées par le rapport de l'Assurance maladie, notamment chez les employés, la catégorie socio-professionnelle la plus touchée, ndlr) en raison de la naturalisation de ces mêmes tâches. Il existe un défaut de reconnaissance des contributions apportées par les femmes dans certains métiers car elles sont attribuées au genre et à la représentation, à défaut du parcours professionnel et de la formation. Parce qu'on attribue aux femmes des qualités propres aux métiers de son (la patience ou le souci d'autrui), on néglige leur cursus et leurs efforts. Ainsi, les femmes seront plus nombreuses dans l'accompagnement des personnes âgées ou des plus petits et donc, mécaniquement plus touchées que les hommes.

LCI : Quelles sont les risques auxquels sont spécifiquement exposées les femmes ?

Dominique Lhuillier : Je fais l'hypothèse que le harcèlement sexuel (que le rapport répertorie comme une violence interne, commise au sein de l'entreprise) concerne davantage les femmes que les hommes. Le harcèlement moral, aussi. Il provient d'une confusion entre la domination masculine observée dans la société et le rapport de domination entre le supérieur et sa subordonnée. C'est ainsi que la secrétaire n'est plus simplement dans un rôle d'assistance de la direction mais parfois dans la servitude, en exerçant des tâches qui ne figurent pas dans sa fiche de poste, comme faire le café. De la même façon, on observe toujours aujourd'hui une division genrée du travail, avec des tâches administratives, peu valorisantes, confiées aux femmes, et des tâches stratégiques plutôt destinées aux hommes. C'est une tendance lourde, même s'il y a des exemples qui viennent la contredire ponctuellement.

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LCI : Dans ce contexte, peut-on attendre une prise de conscience rapide de ces affections psychiques, malgré leur faible pourcentage ?

Dominique Lhuilier : Les troubles psychosociaux ne sont pas qu'un faible pourcentage, ils sont juste difficilement reconnus. Essentiellement parce que la médecine du travail n'est pas née du psychique mais de la somatique (qui se rapporte au corps, ndlr). Mais l'émergence s'accélère avec, plus récemment, la dénonciation massive du harcèlement sexuel et moral, et on peut lire ces troubles à partir de leurs symptômes : anxiété, insomnies, addictions... C'est un continent ! La reconnaissance du trouble psychosocial comme maladie professionnelle, ce n'est que le début de l'histoire. Plutôt que de remettre en cause une organisation du travail qui génère ces inégalités supplémentaires, on préfère encore supposer qu'elle produit ces effets parce que les femmes seraient naturellement plus vulnérables que les autres. Et là encore, on fait intervenir le genre dans les problèmes professionnels.

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