Le complexe d'Œdipe chez mon enfant : peut-on lui survivre ?

Le complexe d'Œdipe chez mon enfant : peut-on lui survivre ?

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ANALYSE - Théorisé par Freud, le complexe d'Œdipe se définit comme le désir inconscient de l'enfant d'entretenir un rapport incestueux avec le parent du sexe opposé et d'éliminer le parent rival du même sexe. Se produit-il réellement, à quel âge et comment ? Comment gérer cette étape de manière positive et non culpabilisante ? Nicolas Georgieff, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'université Lyon-I, répond aux légitimes appréhensions.

On entend souvent parler de lui mais au fond, que savons-nous réellement du complexe d’Œdipe ? En substance, ce concept le plus crucial de la psychanalyse, qui tire son nom de l'oeuvre de Sophocle, Œdipe roi, révèle le désir inconscient d'entretenir un rapport sexuel avec le parent du sexe opposé et celui d'éliminer le parent rival du même sexe. Soit la transgression inconsciente de deux tabous : respectivement, l'inceste et le parricide. 


Alors, est-ce grave, docteur ? Pas du tout ! Le complexe d'Œdipe, qui a généralement lieu entre 3 et 6 ans, est une phase normale dans le développement affectif d'un enfant, fille ou garçon. C'est à ce moment précis que tout jeune individu apprend à canaliser ses pulsions, à renoncer aux désirs impossibles, en intégrant la notion d'interdit. En d'autres termes, ce complexe-ci fait de nous des êtres sociaux disons "normalement constitués". 


Il n'en reste pas moins que cette période suscite toujours de vives interrogations, surtout lorsque l'on devient parent et que l'on assiste aux comportements de son enfant. 

En ce qui concerne le complexe d’Œdipe, cette idée très normative selon laquelle il doit à tout prix être visible est à nuancer. Nicolas Georgieff, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent

LCI : Que faire lorsque vous êtes confronté en tant que parent à un complexe d'Oedipe, lorsque votre enfant témoigne une affection plus forte à l'égard de votre conjoint.e ?

Nicolas Georgieff : Premier conseil, ne surtout pas paniquer ! Le complexe d'Œdipe constitue un des moments-clefs dans la construction de l'enfant, réalisant soudain que ses désirs ne peuvent s'exprimer ni s'accomplir librement. L’intérêt de la psychologie analytique, c'est d’avoir affirmé que ce comportement était normal, ordinaire, considéré comme une étape importante du développement psycho-affectif et du développement sexuel. Il n’y a pas lieu de s’alarmer ni de réclamer une consultation à un pédopsychiatre parce que votre petite fille dit : "un jour, j’épouserai papa".

LCI : Ça concerne tout le monde ?

Nicolas Georgieff : Oui, mais c'est à nuancer. Il s’agit avant tout de fantasmes dans l’esprit de l’enfant. Des scènes imaginaires qui peuvent être présentes mais que l'enfant ne met pas forcément en scène de manière active. Il ne faut pas confondre le visible et ce qui est caché. Cette scénarisation du complexe d'Oedipe peut être très visible lorsqu'un enfant évoque une préférence d'un parent, comme pas du tout. Cela dépend vraiment de la capacité des parents à l'accueillir. A contrario, il ne faut pas non plus consulter s’il n’y a pas d’Œdipe ostensible.

LCI : Certes, mais à l'heure où la famille nucléaire avec "papa et maman" n'est pas le seul modèle de famille, est-ce que le complexe d'Oedipe est toujours aussi incontestable ?

Nicolas Georgieff : Chez Freud, il y avait la volonté de faire en psychologie ce que Claude Bernard a fait pour la physiologie : dégager des lois aussi universelles que les lois biologiques. Or, c'est vrai, on en est beaucoup revenu. Les observations de Freud sont liées à un lieu, à une époque. Soit l’Europe du début du XXe siècle. Maintenant, tout change : la société, l’organisation familiale... Donc il ne faut pas s’étonner que ce qui a été décrit par Freud et présenté comme nécessaire, systématique et constant ne soit plus d’actualité. Gardons, par ailleurs, à l'esprit que pour lui, l’homosexualité s'avère une perversion. Toujours selon Freud, si l’enfant ne traverse pas obligatoirement ce complexe œdipien, il développera des troubles psychiques graves comme la psychose. Or, ce sont des extrapolations de la psychanalyse qui ne tiennent plus. Donc, non, il n'y a pas de "principe absolu".

Le complexe d’Œdipe reste inoffensif, ça se passe entre la réalité et l’imaginaire. Nicolas Georgieff

LCI : Pour prolonger cette idée d'évolution... On dit généralement que le complexe d'Oedipe concerne les enfants de 3 à 6 ans mais est-ce que cela peut se produire plus tôt, à un an ou deux ans par exemple?

Nicolas Georgieff : C'est tout-à-fait possible. On observe une tendance nette où tout apparaît plus tôt, à l'instar de l’adolescence. La préadolescence aussi, en raison des facteurs socio-culturels, des perturbateurs endocriniens accélérant la pré-puberté. Alors, est-ce que c’est valable aussi pour le complexe d’Œdipe ? C’est tout à fait imaginable. Mais ce n’est pas plus inquiétant, pour autant.

LCI : Certes, mais lorsqu'on lit des témoignages de parents désemparés face aux comportements aberrants de leurs enfants dépassant la simple et gentille rivalité, que faire ?

Nicolas Georgieff : En cas "extrêmes", oui, il faut clairement consulter. En général, le complexe d’Œdipe reste dans le registre du jeu avec "gentil papa, méchante maman" etc. Mais s’il se joue quelque chose de très hostile entre un enfant et un de ses parents et qu'ainsi les interactions parent-enfant ne fonctionnent plus, alors, oui, on sort de la scénarisation œdipienne, nous sommes ailleurs. Cela peut aller de la maltraitance aux troubles psychiques des parents, mais ce n'est plus le complexe d’Œdipe qui reste inoffensif et qui se passe entre la réalité et l’imaginaire.

LCI : Quel conseil donneriez-vous à des parents confrontés au complexe oedipien de leur enfant ?

Nicolas Georgieff : L’intérêt de la psychanalyse a été non pas de banaliser mais de montrer que dans le fond, que c’est quelque chose que tous les enfants traversaient. Après, c’est vraiment variable, chez certains enfants en plein complexe d’Œdipe, on ne discerne pas forcément l’hostilité envers un des parents. Un oedipe est dit « mal résolu » lorsque le parent n'a pas su mettre le holà et a entretenu une relation trop fusionnelle avec l'enfant. Cela pourra se traduire par un comportement névrosé, et une ambiguïté dans les relations amoureuses une fois adulte. Il est important que les parents sachent encadrer et accompagner l'enfant dans cette étape cruciale qui peut être plus ou moins marquée selon les cas. Il est important de lui rappeler la place de chacun dans la famille. Sans le gronder, ni le faire culpabiliser, il faut savoir trouver les mots pour lui expliquer que l'amour qui unit ses parents est un amour différent de celui qui lui est porté.

LCI : On parle beaucoup de cas d'"Oedipe inversé". En quoi cela consiste ?

Nicolas Georgieff : On sait bien peu de choses sur les choix sexuels, les orientations sexuelles. Manifestement, il y aurait des facteurs, notamment biologiques et génétiques, qu’on ne connait pas. Et, désormais, on a de plus en plus de situations nouvelles, comme celle des transgenres chez les enfants que la psychiatrie prend en considération. Dans certains pays, des médecins bloquent la puberté pour accompagner cette revendication. Est-ce que c’est psychologique ? Est-ce que c’est de l’Œdipe ? Non, car c’est infiniment plus mystérieux.

LCI : Vous sous-tendez que le complexe d'Oedipe ne détermine finalement pas la sexualité de l'enfant ?

Nicolas Georgieff : On sait bien peu de choses sur les choix sexuels, les orientations sexuelles. Manifestement, il y aurait des facteurs, notamment biologiques et génétiques, qu’on ne connait pas. Et, désormais, on a de plus en plus de situations nouvelles, comme celle des transgenres chez les enfants que la psychiatrie prend en considération. Dans certains pays, des médecins bloquent la puberté pour accompagner cette revendication. Est-ce que c’est psychologique ? Est-ce que c’est de l’Œdipe ? Non, car c’est infiniment plus mystérieux.

Les trois étapes du complexe d'Oedipe selon Freud

  • 1La première phase dite "phallique"

    "Une phase où l'enfant découvre que ses parents ont une sexualité. L'enfant se sent exclu et frustré. L'enfant a alors envie de s'interposer entre les deux parents en s'immisçant dans leur intimité et peut aller jusqu'à imiter son père ou exhiber son pénis à sa mère." 

  • 2La seconde phase dite "de la castration"

    "Il s'agit d'une phase où le père entre en opposition avec les désirs de l'enfant, il se transforme alors en symbole de l'autorité. L'enfant va concentrer ses fantasmes sur sa mère. Deux schémas peuvent intervenir : le complexe d'Œdipe positif ou inversé. Quand il devient positif, cela implique que l'enfant a intégré le rôle du père et qu'il s'identifie à lui en le laissant jouir du rôle qui est le sien. Le complexe inversé est vécu comme une identification à la mère dans un désir de séduire le père vu que la relation avec la mère est impossible. Cela peut entraîner à l'âge adulte une certaine ambivalence sexuelle voire une bisexualité."

  • 3La troisième phase dite "de résolution"

    "Jusqu'à l'adolescence, les pulsions sexuelles sont refoulées. La crainte de la castration amène le garçon à renoncer à la satisfaction sexuelle et lui permet de sortir de ce complexe en le poussant  à chercher d'autres partenaires sexuels." 

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