Agents de sécurité décriés par un rapport : "C'est pourtant une profession qui monte en gamme"

Agents de sécurité décriés par un rapport : "C'est pourtant une profession qui monte en gamme"

INTERVIEW - Renforcer la coopération entre policiers, gendarmes et agents de sécurité privés. C’est une des pistes de réflexion du gouvernement, alors que la Cour des comptes se penche dans son rapport remis mercredi sur la place de plus en plus grande occupée par ces sociétés privées, au fonctionnement un peu obscur.

Oreillette, dégaine de colosse, tenue noire... Les agents de sécurité sont de plus en plus présents dans le paysage français. Chargés de surveiller les entreprises privées, parcs d’attraction, sites nucléaires, de fouiller les sacs à l’entrée des magasins, mais aussi d’assurer la sécurisation de sites publics. 

Alors que la Cour des comptes se penche dans son rapport ce mercredi sur ces sociétés privées, le ministère de l’Intérieur a indiqué, lundi qu’une mission parlementaire allait être lancée, pour réfléchir à la coopération entre les policiers et gendarmes, et les agents de sécurité privés. Une bonne nouvelle pour Eric Davoine, président de la branche française d'Asis International, une association regroupant clients et agences de sécurité.

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LCI : Le rapport de la Cour des comptes indique que les sociétés de sécurité privées participent de plus en plus à des missions de sécurité publique. Est-ce une réalité ?

Eric Davoine : Aujourd’hui, les agents de sécurité privé et les forces de l’ordre interviennent en complément mais sur des terrains bien distincts. Sur la voie publique, ce sont en grande majorité des services publics ; les agents privés interviennent sur la voie privée. De manière très rare, il existe des missions conjointes, comme pour les grandes manifestations sportives.

LCI : Les agents de sécurité privée vont-ils remplacer la police ?

Eric Davoine : L’évocation d’un partenariat public-privé, on en parle depuis 1995 ! L’idée est qu’une meilleure coopération permettrait de conserver les gendarmes ou policiers pour des missions qui correspondent plus à leur cœur de cible. Mais les forces de sécurité du public se sont longtemps méfié du privé. Car il y a dix ans, il y avait un peu de tout dans les agents de sécurité. Aujourd’hui, on sent une évolution. Lundi ont eu lieu les Assises de la sécurité privée, qui réunissent tous les acteurs de la sécurité. Le ministre Gérard Colomb y était présent, et a annoncé le lancement d’une mission parlementaire sur la coopération entre acteurs publics et privés de sécurité. Elle va être chargée d’ici le printemps d’étudier comment rapprocher les missions de forces de police et de sécurité privée avec en ligne de mire : quelles missions supplémentaires donner au privé. Le ministre de l’Intérieur a évoqué des pistes, comme le transfert de documents sensibles ou de prisonniers, la garde statique des palais ou bâtiments nationaux. Cela permettrait à l’Etat de faire faire des économies. C’est une bonne nouvelle. Autre signe, les Assises de la sécurité existent depuis 5 ans, cela fait 3 ans que le ministre y participe.

Le port d'armes désormais autorisé

LCI : Vous parlez de "montée en gamme". Le rapport de la Cour des comptes pointe assez durement des lacunes dans la formation et le recrutement de ces agents de sécurité. Qu’en pensez-vous ?

Eric Davoine : Les agents de sécurité, ce sont environ 150 000 emplois en France. C’est une profession qui se structure, qui monte en gamme et qui est de plus en plus crédible. Il y a 10 ans, n’importe qui pouvait être agent de sécurité. Il fallait une formation minimaliste souvent faite lors de la première journée de travail et de très mauvaise qualité. Depuis 2009, la profession s'est organisée et les agents doivent avoir une carte professionnelle qui exige notamment une formation obligatoire et des modules d’acquis validés tous les 5 ans. En 2012, l’Etat a créé le CNPAS, le Conseil national des acteurs de la sécurité privée, pour contrôler ces entreprises de sécurité, ce qu’il a fait plus ou moins bien, mais là encore c’est en voie d’amélioration. Aujourd’hui, le problème est plutôt au niveau des organismes de formation, sur lesquels le CNPAS n’avait pas de prise. Mais la loi a été revue en juillet dernier et le CNAPS a désormais les moyens de réguler ces organismes, de se pencher sur leur contenu et les fermer si nécessaire.

LCI : La Cour des comptes indique aussi que le milieu est dur à réguler, car très morcelé...

Eric Davoine : C’est un phénomène structurel en France : il y a une morcellisation de la profession : sur environ 9000 sociétés, 6000 n’ont pas de salariés. Ce qui veut dire que la plupart pratiquent de la sous-traitance en cascade, ce qui pose des problèmes de coûts et de qualité. A titre de comparaison, au Portugal, il existe 12 sociétés de sécurité. C’est un autre extrême, l’équilibre est sans doute entre les deux.

LCI : La loi du 28 février 2017 autorise le port d’armes à feu pour certains agents. Est-ce une nouvelle évolution du métier, plus proche de celui de policier ?

Eric Davoine : Cette loi a en effet créé un nouveau statut d’agent de sécurité privé armé, qui autorise le port d’armes à feu pour les agents de protection rapprochée. Les fonctions restent bien distinctes. Les policiers ou gendarmes ont une mission régalienne, interpeller, faire usage de leur arme, de leur force, alors qu’un agent de sécurité ne peut que se protéger, ou protéger les autres. Les agents de sécurité privée ne peuvent pas faire de contrôle d’identité ni d’interpellation dans la rue. Mais la loi considère qu’ils vont pouvoir utiliser les mêmes outils, car la menace a évolué. Mais ce sera toujours l’Etat ou un service étatique comme les préfectures, qui donnera l’autorisation de port d’armes, et ce, pour certains sites bien particuliers. Par exemple, chez Charlie Hebdo, un agent a le droit d’un port d’arme. Mais si le lendemain il travaille sur un autre site, comme un magasin, il ne l’aura pas. Mais on parle là à mon sens d’une frange de personnels concernés. Je pense que ce marché va rester très confidentiel car il n’y a quand même pas tant que ça de clients que cela intéresse, et il y a des conséquences importantes en terme de responsabilité pour les personnels et les sociétés.

L'Etat est réputé pour être mauvais payeur, du coup beaucoup de sociétés ne veulent pas travailler pour le public- Eric Davoine

LCI : Qui sont les plus gros employeurs d'agents de sécurité ?

Eric Davoine : L'Etat d'abord, avec un tiers du marché, notamment pour la surveillance de bâtiments. Le plus gros client public est sans doute la SNCF car il faut sécuriser l’intégralité des gares. Les deux tiers restants sont des clients privés, par exemple la grande distribution. La plupart des bâtiments de bureaux en France font appel à des services de sécurité privé mais aussi les services d’urgence des hôpitaux ou encore des parcs d'attraction...

LCI : Le travail d'agent de sécurité attire-t-il de plus en plus ?

Eric Davoine : Il y a eu une forte hausse de la demande en raison du contexte sécuritaire. Or l'octroi d'une carte professionnelle pour les agents demande du temps. Par exemple, les attaques au Bataclan ont eu lieu un vendredi soir. Le lundi, la plupart des entreprises privées demandaient des hausses de personnels, il a été difficile de faire face. Il y a donc une demande. De notre côté, nous essayons de rendre le travail "sexy", de proposer des perspectives d’évolution, d'attirer des gens. Les agents de sécurité n'ont pas forcément choisi ce métier. Beaucoup sont arrivés là, aiguillés par Pôle emploi parce qu’ils étaient au chômage. Nous avons du mal à recruter des gens efficaces car les salaires sont bas : un agent est payé environ 10 euros de l’heure. C'est très peu, pour être en charge de la sécurité des biens et des personnes. Il faut parfois que le client accepte de payer un peu plus pour plus de qualité. L’Etat est notamment réputé pour être un des plus mauvais payeurs, ce qui fait qu’aujourd’hui, un grand nombre d’entreprises refuse de travailler avec des marchés publics, car ils savent que ce sera le moins-disant qui sera retenu. Il faut sortir de cette spirale qui tire le secteur vers le bas.

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