"La pouffe va jouer au ballon" : cybersexisme, les sportives en première ligne

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ENQUÊTE - Le sexisme dans le sport féminin est une réalité, et il s'exerce autant sur le terrain que sur les réseaux sociaux. Surtout, il en dit long sur la perception d'un ensemble de disciplines toujours sous-estimées. Alizé Cornet, championne de tennis, a accepté d'évoquer avec nous les attaques en ligne dont elle est la cible.

On connaissait déjà les sorties sexistes de certains commentateurs sportifs en bordure de terrain.  Ces "Ah, ça pleure chez les gonzesses" et autres "en plus, elle est jolie" qui sont parfois venues piquer nos oreilles notamment lors des épreuves olympiques féminines diffusées l'été dernier à la télévision française. Mais au grand loto des stéréotypes, pas de jaloux : les commentaires misogynes  envers les femmes athlètes, c’est aussi sur la toile que ça se passe, et plus spécifiquement sur les réseaux sociaux. 


Pour en prendre la mesure, nous avons épluché les comptes Twitter, Instagram et Facebook des joueuses françaises, toutes disciplines confondues. Premier constat : plus le niveau est élevé dans la compétition, plus les remarques sexistes se montrent persistantes, voire systématiques. C'est le cas pour Alizé Cornet, joueuse de tennis professionnelle de 27 ans, finaliste de la Fed Cup en 2016. Sur sa page Facebook - plus de 185.000 abonnés au compteur - un simple post de la joueuse voit affluer, parmi quelques messages d'encouragement, un florilège de propos plus sexistes les uns que les autres, en français... comme en anglais. Au menu : des remarques sur son physique, des comparaisons animales et des insultes misogynes. Exemples : 

"Je ne lis même plus les commentaires sur moi"

Contactée par LCI, l'athlète, en convalescence suite à une blessure au pectoral, a accepté de nous raconter par téléphone (l'interview est à retrouver en intégralité dans la vidéo en tête d'article) comment elle est finalement parvenue à passer au-dessus de ces critiques aux relents sexistes, qu'elle juge encore plus violents depuis la démocratisation des paris sportifs en ligne et accessibles par mobile, en 2012. "On s'y habitue. Je ne pensais pas, parce que quand j'étais ado et que j'arrivais sur le circuit, j'étais très touchée par la critique en général. Et puis dix ans plus tard, je me rends compte que ça me fait rire. (...) En fait, je ne lis même plus les commentaires qui sont écrits sur moi, je me suis blindée face à ça." Et la joueuse d'ajouter : " C'est vrai pour n'importe quel sport : aux garçons, on demande juste d'être efficaces. Au foot, de marquer des buts, au tennis de gagner des matchs. Mais chez une fille, il faut être efficace et en plus être jolie, féminine. C'est complètement absurde."


Mais le sexisme en ligne est partageur. Un simple coup d'oeil sur la page Facebook de Laure Boulleau, footballeuse professionnelle évoluant au PSG, permet de comprendre que la misogynie se plaît autant sur les courts de terre battue que dans les stades. Elle aussi est très populaire sur les réseaux sociaux : près de 547.000 personnes aiment sa page Facebook, plus de 238.000 ses photos Instagram. Automatiquement, il en résulte là encore une pluie d'insultes et de commentaires à connotation sexuelle. Jugez par vous-même : 

Sous une photo de la sportive en train de savourer de la crème glacée, plusieurs internautes s'octroient même le droit de jouer les coachs et de dénigrer... son régime alimentaire.

Même constat du côté des agents sportifs. Sonia Souïd s'occupe de plusieurs footballeuses, parmi lesquelles Amandine Henry au PSG, Delphine Cascarino à l'OL, ou encore Sarah M'Barek, entraîneure à l'En avant de Guingamp. Toutes, selon elle, sont la cible de propos sexistes sur les réseaux sociaux. "C'est régulier, oui", nous explique-t-elle. " Les messages sont postés par des comptes masqués, donc ils ne se gênent pas. C'est souvent vulgaire et toujours blessant. Mais ça rejoint complètement les propos entendus dans la vie réelle, lorsque j'entends des hommes dire qu'ils ne regardent pas essentiellement le football féminin pour les passes techniques..."


Des propos qui ne se limitent pas, en effet, aux seules pages Facebook, Twitter et Instagram. En ligne, des amateurs de sport s'en donnent également à coeur joie dans la section "commentaires" des  journaux spécialisés, où les réactions sexistes sont légion. Et sous les articles consacrés aux athlètes hommes, ça donne quoi ? On retrouve là aussi des attaques, évidemment. Elles peuvent même être très virulentes et prendre la forme de menaces injustifiables. Mais elles se bornent, dans la plupart des cas, aux gestes techniques des joueurs, toutes disciplines confondues. 

La peur d'un corps viril

Alors comment expliquer ce déchaînement sexiste envers bon nombre de championnes sportives ? Anaïs Bohuon, maîtresse de conférence et socio-historienne à l'UFR STAPS de Paris-Sud, a bien sa petite idée sur la question. Pour elle, ces pratiques vont bien au-delà d'une poignée de commentaires misogynes postés sous couvert d'un pseudo. Elle affirme en effet à LCI que le cybersexisme subi par des sportives n'est ni plus ni moins que le prolongement d'un dénigrement, général et inconscient, du sport féminin. Elle détaille ainsi : "Les premiers clubs féminins sont apparus au 19e siècle, et on entendait alors les mêmes arguments qu'aujourd'hui : il y a bien une volonté de mettre les femmes au sport, mais dès lors qu'on a mis leur corps en mouvement est née une crainte de la virilisation. Parce que le sport est un domaine créé par l'homme et pour l'homme, on va avoir peur que la femme qui pratique une telle activité perde en féminité." 


Et la chercheuse d'affirmer, sans le savoir, la même vérité qu'Alizé Cornet, à savoir l'éternelle dualité exigée des femmes : "On leur demande d'être douées, de gagner la partie, tout en rejetant les attributions normatives des hommes que sont le goût de l'affrontement et la force. Il faudrait qu'une athlète en France se lève, devienne un modèle et dise : 'je suis sportive, j'assume mon corps." Si cette personne existe, elle est attendue de pied ferme. 

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