Anouar Kbibech, prochain président du CFCM : "Il faudrait doubler le nombre de mosquées en France"

Anouar Kbibech, prochain président du CFCM : "Il faudrait doubler le nombre de mosquées en France"

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INTERVIEW – Début du ramadan, image de l'islam, constructions de mosquées, taxe sur le commerce halal... Anouar Kbibech, qui remplacera le 30 juin prochain Dalil Boubakeur à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM), répond aux questions de metronews.

La date de début du ramadan, jeudi 18 juin, est la même pour l'ensemble des musulmans. Êtes-vous soulagé d'échapper aux débats des années précédentes sur la méthode à adopter pour fixer le début du jeûne ?
Le CFCM a toujours eu pour objectif d'assurer l'unité des musulmans de France pour le début et la fin du ramadan. On ne peut donc effectivement que se réjouir du fait que cette année, la méthode du calcul scientifique et celle de l'observation lunaire coïncident. Cela nous permet d'entamer ce mois sacré dans la concorde.

La particularité de cette année, c'est la concomitance du bac avec le ramadan . Quels conseils donneriez-vous aux lycéens qui vont pratiquer le jeûne durant les épreuves ?
Le ramadan retombant sur la même période tous les 30 ans, j'avais moi-même, lorsque j'étais étudiant, passé les concours aux grandes écoles en plein mois du ramadan. Il y a un certain nombre de précautions à prendre. Il faut observer une vraie hygiène de vie, avec une période de sommeil suffisante et une nutrition irréprochable, sans excès au moment de la rupture du jeûne et avant le lever du soleil. Accompagnée d'une très bonne hydratation, je pense que les choses devraient bien se passer pour les bacheliers.

Mais des dispenses de jeûne sont inenvisageables ?
Passer des examens n'est pas incompatible avec le jeûne et n'est pas une raison suffisante pour l'abandonner. Seuls un certain nombre de cas sont prévus. Quelqu'un qui est malade ou en voyage, les femmes qui allaitent, qui sont enceintes ou en période de menstruation sont exempts de jeûne. Il peut aussi y avoir des cas particuliers, par exemple sur des chantiers où la dépense physique est très forte : quelqu'un qui se sentirait vraiment mal pourrait être dispensé et rattraper un peu plus tard dans l'année ces jours où il n'a pas pu jeûner.

La nouvelle "instance de dialogue" entre la République et les représentants de l'Islam s'est pour la première fois réunie lundi. Quel bilan faites-vous de cette première rencontre ?
Très positif globalement. En réunissant un panel d'acteurs de l'islam de France, représentant toutes les différentes sensibilités, le gouvernement a envoyé un message très fort à l'ensemble des musulmans de France.

Le CFCM, qui fait régulièrement l'objet d'attaques sur sa capacité à représenter les musulmans, ne risque-t-il pas d'y être marginalisé ?
Le CFCM n'est pas du tout remis en cause : nous avons reçu toutes les garanties du ministre de l'Intérieur lorsque nous avions nous-mêmes soulevé cette question. Il n'y aura aucune institutionnalisation de cette instance, qui n'aura ni président, ni porte-parole ou coordinateur. Ces réunions qui se tiendront une à deux fois par an sont informelles, et c'est ce qui fait leur intérêt : il n'y a aucun sujet tabou. Après, chacun prendra ses responsabilités.

En tant que prochain président du CFCM, comment comptez-vous résoudre son problème de représentativité ?
Le CFCM est conscient de son déficit d'image auprès de la communauté musulmane de France. Il a des raisons objectives : nous ne sommes pas dotés de moyens humains et financiers suffisants pour relever l'ensemble des défis auquel nous sommes confrontés. Il faudra résoudre cette question dans la période à venir. Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui le CFCM, malgré les avancées notables qu'il a pu enregistrer sur tel ou tel dossier, ne communique pas assez pour faire connaître ses actions, et du coup, les musulmans de France n'ont pas une vision juste de l'ensemble des efforts entrepris. Il y a le savoir-faire, nous devrons être davantage dans le faire-savoir. D'un autre côté, on ne nous invite pas assez sur les plateaux de télé...

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Manuel Valls a déclaré lundi que "travailler sur la question de l’image de l’islam" était une nécessité tant "l’islam suscite encore des incompréhensions chez une partie de nos concitoyens". Qui doit faire ce travail : vous, les représentants des musulmans, ou d'abord les médias et les responsables politiques ?

Chacun a une part de responsabilité, et il faut d'abord commencer par la nôtre. Il y a notamment un vrai travail de prévention, d'éducation à mener pour éviter que des actes condamnables, malheureusement parfois commis au nom de la religion musulmane, ne ternissent l'image de l'islam. Mais les médias qui ne parlent que des trains arrivés en retard ont également une responsabilité importante : ils se concentrent sur quelques cas de jeunes ayant basculé dans la violence, mais oublient les centaines, voire les milliers de jeunes qui basculent dans la citoyenneté constructive en s'engageant dans la vie économique, sociale, artistique. Il y a également la responsabilité des hommes et des femmes politiques, qui à travers un certain nombre de déclarations entretiennent cet antagonisme supposé entre l'islam et les valeurs de la République. Quand quelqu'un (l'UMP Christian Estrosi, ndlr) parle de troisième guerre mondiale qui aurait été déclarée à la civilisation judéo-chrétienne, on croit rêver !

Il faudrait des sanctions pour de telles déclarations ?
Nous voulons effectivement interpeller le CSA pour qu'il y ait un suivi de ces déclarations, avec des sanctions visant les médias qui iraient dans ce sens. Nous souhaiterions également que les actes islamophobes ou anti-musulmans soient caractérisés en tant que tels, pour qu'ils soient pénalisables devant la justice, ce qui permettrait de poursuivre tous ceux qui se livreraient à ce petit jeu de déclarations à l'emporte-pièces, qui ternissent l'image de l'islam et des musulmans.

Bernard Cazeneuve a invité les victimes d'actes anti-musulmans à porter plainte, jugeant que beaucoup n'osaient pas le faire. Le phénomène est-il beaucoup sous-estimé selon vous ?
Les chiffres officiels montrent déjà une explosion : sur janvier 2014, il y avait eu 14 actes anti-musulmans recensés. Rien qu'en janvier 2015, après les dramatiques événements, il y en a eu 174. Et on ne comptabilise que les actes qui ont donné lieu à un dépôt de plainte. Il y a effectivement beaucoup de personnes insultées ou agressées qui se disent "à quoi bon, il n'y aura aucune poursuite". La réalité est largement plus grave que celle-là.

Le gouvernement a annoncé des mesures pour la formation des aumôniers pénitentiaires et des imams, avec une exigence de maîtrise du français pour ceux qui sont détachés par des pays étrangers. Développer un islam républicain, est-ce aussi selon vous un bon moyen pour lutter contre la radicalisation ?
Tout à fait. La nature a horreur du vide. Il faut parvenir à mettre à disposition des mosquées des imams formés sur le plan théologique mais également sur ce qu'on appelle la formation profane, c'est-à-dire la connaissance de l'histoire et des valeurs de la laïcité, des autres religions, des institutions de la République. Ces formations sur la langue française et sur les connaissances profanes permettent de donner des armes aux imams et aux aumôniers pour faire face aux défis qu'ils doivent relever auprès de la jeunesse.

Même si les jeunes qui se radicalisent échappent généralement aux réseaux des mosquées...
Oui, mais la problématique étant globale, la réponse doit être globale : chacun doit agir à partir de son cercle de responsabilité. C'est la conjugaison de tous les efforts, du côté des responsables musulmans comme de celui des responsables de l'administration et des ministères concernés, qui permettra de juguler le risque de radicalisation chez les jeunes.

Dalil Boubakeur a suscité une polémique cette semaine en suggérant que des églises inoccupées soient mises à disposition des musulmans . A-t-il raison de poser ainsi le problème du manque de mosquées en France ?
La première chose, c'est qu'il a démenti ces propos, que son interviewer Jean-Pierre Elkabach l'a poussé à tenir. Sur le fond, il faut saluer les quelques initiatives de chrétiens qui, en l'absence de lieu de culte dignes de ce nom pour les musulmans, ont ouvert des églises pour permettre aux musulmans de faire leurs prières, comme cela a été le cas à Clermont-Ferrand ou à Lille. Mais au-delà de ça, je ne pense pas du tout que ce soit une solution pour palier à notre déficit de lieux de culte.

Quelle doit être la réponse ?
La meilleure, c'est que les musulmans de France se prennent en charge et portent des vrais projets de constructions de mosquées, qui soient à taille humaine. On n'a pas besoin de "mosquées-cathédrales" : s'il y a des mosquées de proximité, leur financement pourrait se faire par les fidèles eux-mêmes, avec le respect d'une architecture qui s'intègre parfaitement dans le paysage français.

Il y a aujourd'hui 2500 mosquées en France, combien faudrait-il en construire ?
Notre estimation, c'est qu'il faudrait doubler ce nombre. Bien sûr, pas forcément en deux ans. Mais on parle aujourd'hui de 200 à 300 mosquées en construction. Il faut poursuivre cet effort pour rattraper petit à petit le déficit.

Une taxe sur le commerce halal pourrait-elle voir le jour pour financer les besoins du culte ?
C'est effectivement l'un des axes sur lesquels le CFCM doit travailler à l'avenir. Nous devons ouvrir un dialogue avec les différents acteurs du halal, les trois grandes mosquée qui sont habilitées à certifier les sacrificateurs musulmans et les opérateurs qui certifient le halal. Il s'agirait de parvenir à mettre en place une taxe de l'ordre de quelques centimes : 5 à 10 centimes par kilo de viande halal par exemple. Prélevée par les organismes de certification ou directement par les commerçants, elle serait perçue par le CFCM. Tout ceci doit être fait d'un commun accord.

Les acteurs du halal y sont prêts selon vous ?
Nous avons commencé à ouvrir ce dialogue et les premiers signes sont encourageants. Mais il faut y aller avec parcimonie.

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