"Avec les réseaux sociaux, la France n'a jamais été aussi exhibitionniste"

SOCIÉTÉ
INTERVIEW – En salles mercredi, "Men, Women & Children", de Jason Reitman ("Juno", "In the Air"...), brosse le portrait d'adolescents hyperconnectés et de leurs parents déboussolés à l'heure des réseaux sociaux. L'occasion pour metronews de poser au psychologue Michaël Stora, cofondateur de l'OMNSH (Observatoire des mondes numériques en sciences humaines), quelques questions soulevées par le film.

Selon vous, les parents doivent-ils contrôler l'usage que leurs enfants font des réseaux sociaux ?
Surtout pas. L'adolescence reste une période où parents et enfants tentent de se séparer. Si ce travail est empêché par les objets technologiques de surveillance des réseaux sociaux, par exemple les applications qui permettent de contrôler les téléphones portables, on est dans une véritable "pathologisation" de leur lien. C'est comme si lorsque nous étions nous-mêmes adolescents, nos parents avaient passé leur temps à fouiller notre chambre. Il faut faire confiance à son enfant et admettre que cela nous échappe : être parent, c'est aussi accepter d'être "un vieux con".

C'est donc une mauvaise idée, par exemple, d'être "ami" avec son enfant sur Facebook ?
C'est une très mauvaise idée car nos enfants ne sont pas nos amis. Beaucoup d'ados aujourd'hui résilient d'ailleurs leurs parents comme amis et vont dans des espaces plus cachés comme Twitter.
C'est important car il faut respecter le fossé générationnel.

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A quel âge un enfant est-il mûr pour aller sur les réseaux sociaux ?
Facebook interdit son réseau aux moins de 13 ans. S'il y a cette limite, c'est parce qu'aux Etats-Unis on n'a pas le droit d'utiliser à des fins de marketing les données de jeunes enfants. Mais je trouve intéressante cette idée des 13 ans comme âge auquel on autorise les ados à utiliser les réseaux sociaux. A l'heure où le fait d'offrir le premier téléphone portable à son enfant devient un nouveau type de rituel initiatique, c'est une date qui correspond vraiment à l'entrée dans l'adolescence.

Ce n'est pas sans risque. N'y a-t-il pas aujourd'hui une forme d'exhibitionnisme numérique chez les jeunes ?
La France a toujours été très voyeuse. On découvre avec les réseaux sociaux qu'elle n'a jamais été aussi exhibitionniste. Je trouve cela plutôt intéressant car la culture du secret, du caché fait beaucoup de ravages. Maintenant, le tout montré, le tout dire n'est pas non plus une bonne chose. Ce sont surtout les adolescentes qui s'exhibent, peut-être parce qu'elles veulent rompre avec une culture de la honte et de la culpabilité qu'elles ont perçue chez leur propre maman. Mais les garçons le font de plus en plus, et les parents aussi.

Quels risques cela engendre-t-il ?
Les dérives sont plutôt selon moi du côté de ces parents qui se montrent avec leurs enfants, sans leur avoir demandé leur autorisation. Qu'est-ce que cela vient valider ? Est-ce que cela veut dire qu'on est un bon parent parce qu'on se montre avec son enfant ? C'est une sorte d'imagerie très idéalisée. Mais à l'adolescence, cela permet souvent, pour beaucoup de jeunes, de confirmer qu'ils sont en train de devenir des adultes. D'où parfois la dimension un peu sexualisée chez les jeunes filles. L'exhibitionnisme a du bon et aussi du pire évidemment.

Cela peut notamment poser des problèmes d'e-réputation...
Certains vont un peu loin mais il faut bien comprendre que quand on prend contact avec eux, il y a souvent derrière des histoires très fragiles, avec un problèmes de limites qui n'ont pas été posées bien en amont. Chez les adolescentes dans ce cas, j'ai souvent pu remarquer qu'il y avait une absence de papa.

"Men, Women & Children" aborde aussi la question de la pornographie, entrée dans la vie des mineurs avec Internet. Quel impact cela a-t-il sur la sexualité des ados ?
Il y a encore peu d'études donnant des réponses claires. Une, italienne, avait été menée il y a quelques années pour montrer qu'à l'inverse de ce que l'on croit, la plupart des ados qui regardent des films porno ne vont pas les reproduire dans la réalité de la rencontre sexuelle, mais au contraire être très attentifs au plaisir de l'autre. Maintenant, il y a bien sûr des jeunes qui ont un problème de représentation des femmes et vont être dans une forme d'imitation de scénarios pornographiques assez violents. Mais cela reste une exception. L'âge du premier rapport reste d'ailleurs le même depuis 30 ans, autour de 17 ans et demi. La grande inquiétude des adolescents par rapport à la pornographie, c'est en réalité de ne pas être à la hauteur des performances que le porno met en scène.
 

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