Baisse de la fécondité en France : la faute aux politiques familiales, vraiment ?

Baisse de la fécondité en France : la faute aux politiques familiales, vraiment ?
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FOCUS – Partisans de la Manif pour tous et responsables politiques de droite blâment les politiques familiales pour expliquer la baisse de la fécondité en France, observée cette année par l’INSEE. D'accord, mais est-ce vraiment le cas ? Regards d'experts.

C'est devenu l'un des arguments préférés des partisans de la Manif pour Tous. "Les gouvernants actuels mènent une déconstruction accélérée de la politique familiale", répètent-ils à l'envi dans leurs communiqués. Ce mardi 17 janvier, lorsque l'INSEE a rendu public son rapport sur les chiffres de la démographie française en 2016,  l'occasion était trop belle. En effet, le taux de fécondité, de 1,96 en 2015, a encore diminué pour attendre 1,93 en 2016. Une preuve de plus, s'il en fallait, de l'abandon des familles françaises par François Hollande. 


Plus à droite encore, Marine Le Pen semble suivre le même credo. Elle a twitté, ce mercredi, un lien vers une note de blog, dans laquelle elle décrit "l'alerte sur la natalité" due  aux "attaques graves menées par les gouvernements successifs depuis une dizaine d'années contre la politique familiale".

Mais est-ce une réalité ? Pour le savoir, nous avons sollicité deux chercheurs, au regard aiguisé sur les question de prestations sociales : Jeanne Fagnani Lichtenstein, directrice de recherche honoraire au CNRS et Gilles Pison, professeur au Muséum d'histoire naturelle et chercheur associé à l'Ined. Ensemble, nous avons tenté de répondre à plusieurs questions.

D'après l'INSEE, le taux de fécondité est passé à 1,93 en 2016, par rapport à 1,96 l'année précédente. La politique familiale menée en France est-elle à l'origine de cette diminution ?

"Pas du tout", selon Jeanne Fagnani Lichtenstein. "D'abord, il faut dire que cette variation - très faible par rapport aux années précédentes, donc pas forcément significative - est conjoncturelle. La politique familiale telle qu'elle existe en France a commencé à être élaborée dans les années 1980. Il s'agit donc d'une politique qui a évidemment des effets directs sur le long terme, et non dans l'immédiat.


Gilles Pison, de son côté, est un peu moins radical. Il explique : "Il n'existe pas d'étude montrant un effet direct des modifications des politiques familiales sur le taux de fécondité. Ce lien, on ne peut donc pas l'affirmer. Mais ça ne veut pas dire qu'il ne peut y avoir des effets indirects sur le court terme. Pour certains couples, une réforme des mesures sociales pourrait entraîner une incertitude, un sentiment d'insécurité, même s'ils ne sont pas concernés." Mais, ajoute-t-il , "ceci n'est qu'une hypothèse."

Alors comment expliquer qu'en 2016, les Français ont fait moins d'enfant ?

La tendance est observable depuis quelques années, selon nos deux chercheurs. "Les femmes choisissent de retarder d'une, deux ou trois années leur grossesse", précise Jeanne Fagnani Lichtenstein. Pourquoi ? Les raisons sont déjà bien connues. " La principale explication est l'allongement de la durée des études pour les femmes", poursuit la chercheuse. "A présent, on ne fait plus un bébé quand on est étudiante. Ensuite, les couples attendent d'avoir un emploi stable pour commencer à fonder une famille. Une variante qui est bien entendu liée au taux de chômage qui, lui, augmente."


Un déplacement de l'entrée dans la vie adulte qui a un impact direct sur les taux de fécondité. Mais, nous précise-t-on encore, "cela ne change rien au nombre final d'enfants que les familles finiront par faire. Seul le calendrier change." Par ailleurs, le tendance est bien loin de s'appliquer uniquement à la France. Gilles Pison détaille : "L'allongement de la durée des études est observable partout, dans les pays industrailisés comme les autres. C'est un phénomène mondial, l'image dominante de la femme comme femme au foyer, c'est terminé."

La politique familiale en France s'est-elle réellement dégradée ces dernières années ?

"Elle reste très généreuse", juge d'abord Jeanne Fagnagi Lichtenstein. "La politique familiale en France a incontestablemnt contribué à la stabilité du taux de natalité, alors que partout ailleurs en Europe, il a baissé." Elle poursuit : "Les dépenses pour les crèches et les dispositifs de la petite enfance ont augmenté. Et c'est ce genre de mesure qui fait la différence sur le long terme." 


Même constat du côté de Gilles Pison, pour qui la politique familiale s'est "adaptée". "Une attention plus grande a été portée envers les femmes et les familles monoparentales, dans un souci d'égalité de la répartition des aides. Par exemple, certaines allocations familiales ont diminué en 2015, mais seulement pour les familles relativement aisées. Ceci dans le but de donner davantage aux familles plus pauvres. La politique familiale évolue donc par petites touches, sans que soient remis en cause les principes de son fondement. Et ça ne date pas d'hier... ni du dernier quinquennat. Sous la droite aussi, on a fait évoluer peu à peu les prestations familiales. D'ailleurs, on peut raisonnablement penser qu'elle va continuer de s'adapter. Peut-être un jour un nouveau chantier consistera-t-il à verser des allocations aux ménages à partir du premier enfant, au lieu de deux aujourd'hui ?"

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