#BalanceTonPorc : que peut changer cette mobilisation qui dénonce le harcèlement sexuel ?

DÉCRYPTAGE - En quelques jours, le hastag #BalanceTonPorc, lancé par une journaliste pour dénoncer le harcèlement sexuel, a suscité des dizaines de milliers de témoignages. Faut-il en attendre une grosse révolution ? Éléments de réponse.

C’était un appel en 140 signes. Il a déclenché des dizaines de milliers de réponses. Vendredi, Sandra Muller, une journaliste a lancé sur Twitter le hastag #BalanceTonPorc : "Toi aussi raconte en donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends." Son message a fait des émules, par milliers, et les témoignages ont afflué sur le réseau social. Quelques jours avant, le 5 octobre, l’écrivaine canadienne Anne T. Donahue avait lancé  #MyHarveyWeinstein. 

Le hashtag français #BalanceTonPorc a donc ensuite fait le chemin inverse et traversé l’Atlantique, via l’actrice Asia Argento, une des victimes présumées d'Harvey Weinstein, qui a relancé l'appel avec la traduction #DenounceAllPigs.

Petit tweet par petit tweet, une énorme vague s’est ainsi mise en branle, prête à tout balayer. D’après Visibrain, plateforme de veille des réseaux sociaux, 159.278 messages contenant le hashtag "Balance Ton Porc" ont été pour l’instant publiés en ligne, soit près de 59.000 internautes mobilisés ; sur ces 59.000, près de 16.000 ont raconté leur agression ou leur harcèlement. 


Trois histoires ont particulièrement été relayées :

Giulia Foïs, journaliste, explique sur France Culture pourquoi elle a choisi de parler.  "Il y a une arme formidable qui s'appelle Twitter et j'ai l'impression qu'il y a sur Twitter un élan de solidarité, un de ces moments où la parole se libère", explique-t-elle. "Donc, j'y vais parce que ainsi, petit à petit, comme le dit le slogan des féministes, la honte changera de camp."


Alors, ce petit hashtag peut-il faire changer les choses ? Dans l’engouement du moment et l’immédiateté, cela peut sembler évident. Le raz-de-marée est tel, qu’il semble tout emporter. Les hommes aussi se sentent impliqués : d’après Visibrain, 47% d’entre eux se sont exprimés avec ce hashtag. Une prise de conscience interexe, interplanétaire ?


Mais l’on peut aussi se souvenir d’autres initiatives du même types, comme le mot-dièse #JenAiPasPortéPlainte en 2012, puis #JaiPortéPlainte en 2014, ou encore les tumblr Paie ta shcneck, et ses dérivés comme Paie ton taf, Paie ta blouse, qui dénoncent respectivement le harcèlement sexiste dans l'espace public, et au travail, ou encore à l'hôpital. A chaque fois le buzz a porté la même ambition, faire parler... et sont moins mis en avant aujourd’hui.  

Une ampleur inédite

Alors, en sera-t-il de même, pour cette mobilisation, qui reste inédite par son ampleur ?  Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol, tient à remettre les choses en perspective. Son collectif gère un numéro vert, Viols Femmes informations. Et elle le voit clairement : "Dès qu’il y a une grosse affaire, le standard explose. Les appels sont corrélés chez nous au fait qu’on en parle." Elle se souvient ainsi de l’affaire DSK, où le nombre d’appels a été "multipliés par 3 ou 5. Quand il y a une grosse campagne de prévention, c’est la même chose. Cela n’arrête pas." 

Mais en ce moment, indique la présidente, "cela fait un mois qu’on est sur le pont !" Hasard du calendrier, se sont en effet télescopées l’affaire Harvey Weinstein, et les chaînes de dénonciation qui ont suivi, mais aussi des émissions, sur le service public, évoquant le sujet, qui ont fait particulièrement réagir les réseaux sociaux. Ce lundi, la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa annonce en outre un projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles à horizon 2018. 


"Cette libération de la parole, je trouve ça formidable !", se réjouit Emmanuelle Piet. "Petit à petit, les verrous sautent. Là, il s’agit en plus du milieu du cinéma, c’est parlant. On voit des filles magnifiques, formidables, et en fait, elles en chient." Alors oui, souvent dans le passé, le soufflé médiatique est retombé. Qui se souvient encore du scandale de David Hamilton, célèbre pour des photos de jeunes adolescentes dénudées, et accusé de viols et d’agressions sexuelles par plusieurs femmes ? C'était en janvier dernier... 

A chaque affaire, le seuil de tolérance de la société diminueEmmanuelle Piet

"Il y a encore du boulot, et certains sont protégés par leur notoriété ou leur puissance", indique Emmanuelle Piet. "Mais ce qui est important, c’est qu’on en parle de plus en plus largement, que le niveau de conscience de la société change, qu’on commence à penser que ça ne se fait pas", estime la présidente, qui rappelle que "le viol conjugal n’existe en France que depuis 1992 !" Elle cite sur une étude citée par le précédent secrétariat d’Etat aux droits des femmes : "L’enquête montrait qu’en cas de viol, 60% des Français ne pensent plus que la fille l’a bien cherché. C’est tout de même un formidable progrès !" Même si, restent donc 40% qui pensent le contraire. Mais la présidente le redit : les pensées évoluent. 


"A chaque affaire, le seuil de tolérance de la société diminue, estime-t-elle. Avant il y avait la pensée de la promotion canapé, qui consistait à dire 'si elle est arrivé là c’est qu’elle a couché'. Maintenant, on va plutôt dire 'C’est le gros con, qui a profité de sa situation'". D’autant que ces configurations de harcèlement sont parfois difficiles à réaliser, et à confesser. "Souvent, ce sont des personnes qui profitent de leur statut, qui  brouillent les pistes, en étant toujours dans l’ambiguïté, sous prétexte d’aider... Il est dur pour une femme de refuser, imaginez quand ça commence dès l'entretien d'embauche".


En France, d’après une enquête Ifop réalisée en mars 2014 pour le compte du Défenseur des droits, une femme sur cinq est officiellement victime de harcèlement sexuel au travail, soit près de trois millions de femmes. Le fléau touche tous les milieux, "médical, chez les flics, dans l’armée, tous les lieux où l’on peut exercer son pouvoir ou on peut exercer son pouvoir", estime la présidente du Collectif. Mais seulement 5% des cas sont portés devant la justice. Pourquoi ? Sur Twitter, certains internautes pointent le fait que le réseau social n'est pas l'endroit où dénoncer un harcèlement. Ce à quoi Maïtre Eolas, avocat, répond avec humour : 

Une victime de violences raconte d'ailleurs son ressenti :

C'est aussi le sens du billet que poste un peu plus tard Maitre Eolas, qui raconte sur Twitter comment s’est déroulée l’audition d’une victime de viol. Entre désintérêt et lassitude du jury et de l'accusé. Alors imaginez, une plainte pour harcèlement...

95% des femmes qui parlent perdent leur emploi

"Le harcèlement en milieu du travail, c’est encore plus particulier", raconte Marie (nom changé) qui a raconté son expérience sous le mot-dièse BalanceTonPorc. "C’est dans un environnement que tu connais, une personne que tu côtoies, tu as tendance à minimiser, et parfois l’environnement met en doute ton témoignage". A l'époque, elle a tenté d'avertir sa hiérarchie, mais n'a pas porté plainte, sans trop savoir pourquoi sur le coup. Une enquête de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail, rapportée par Elle en 2016, va dans son sens : 95% des femmes qui parlent... perdent leur emploi. Semblant attester que non, ce n'est pas anodin ni si sûr de parler.


Mais Marie ne croit pas que sa prise de parole ne serve à rien. "Cela ne sert pas à rien", répète-t-elle. "On n'a jamais autant parlé du harcèlement... Alors si les mecs que ça tente peuvent trembler un peu, c'est bien." La force du groupe, constitué ici par Twitter... Une force qui pourra peut-être pousser certaines à tenter une démarche pénale, qu'elles n'avaient pas envisagé seules.


"Sur nos lignes d’écoute, nous n’incitons pas à porter plainte, complète Emmanuelle Piet, du Collectif féministe contre le viol. On informe les victimes sur leur droit, on leur dit que c’est un délit, que c’est passible de deux ans de prison. Mais mettre les choses en branle, ça ne va pas de soi. Alors nous, on veut d’abord que la victime sauve sa peau. Et ensuite, c’est elle qui décide. Mais on ne peut leur accorder aucune responsabilité aux victimes dans la perpétuation des faits. C’est le violeur qui est en cause, juste lui." 


Car sur Twitter, les témoignages pleuvent, à visage découvert, des noms de harceleurs sont cités, portés dans le mouvement collectif. Mais que restera-t-il de ces paroles, et du sort de ces femmes, quand le raz-de-marée sera calmé, que twitter et les médias seront passés à autre chose ? Pour Marlène Schiappa, c'est là tout l'enjeu de son projet de loi, c'est le politique qui doit prendre la suite.  "Twitter n'est pas un tribunal, et ne remplace pas un dépôt de plainte ni un procès", a-t-elle indiqué sur BFM, tout en se réjouissant que ce média permette de "libérer la parole".  

Charge au gouvernement, estime-t-elle, de faire le reste.

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Hollywood : le scandale Harvey Weinstein

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter