Qui part du travail plus tôt pour aller chercher les enfants ? Après sa BD virale sur la "charge mentale", la dessinatrice Emma récidive

Qui part du travail plus tôt pour aller chercher les enfants ? Après sa BD virale sur la "charge mentale", la dessinatrice Emma récidive

SOCIÉTÉ
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INEGALITÉS - Il y a quelques semaines, elle a fait le buzz avec une BD diffusée sur les réseaux sociaux, dénonçant la charge mentale qui pèse sur les femmes. La dessinatrice Emma vient d’en publier une nouvelle, "L’attente", où elle parle de la tendance des femmes à devoir quitter plutôt leur travail, pour s’occuper des enfants.

Décidément, elle sait appuyer là où ça fait mal.  Ou en tout cas, mettre le doigt sur ces petites inégalités du quotidien, ces petits trucs qui grattent, qu’on n’arrive parfois pas à identifier.


Après avoir fait le buzz en mai avec sa bande-dessinée "Fallait demander", où elle évoquait la "charge mentale" qui pèse sur les femmes, chargées de tout diligenter dans le foyer, la dessinatrice Emma a récidivé il y a quelques jours. Et livré, sur sa page Facebook, une autre de ses considérations sur le partage des tâches au sein du foyer : le fait que, bien souvent, ce soit la femme qui doit partir plus tôt de son travail pour aller chercher les enfants.  

Parce qu’aller chercher son enfant, c’est tout bête, mais ça déclenche un paquet de conséquences : “Cela veut dire quitter le travail beaucoup plus tôt", écrit Emma dans sa BD. Partir tôt, "cela veut dire devoir souvent lâcher une tâche en cours, renoncer aux apéros improvisés." Pourtant, tout ça ne veut pas dire travailler moins. "Il faut à l’inverse s’organiser minutieusement pour faire un maximum en un minimum de temps... Tout en étant quand même considérée comme une "fainéante "", raconte Emma. Et la réciproque n’est pas forcément évidente : les hommes vont plutôt chercher d’abord à finir leur travail, plutôt que rentrer s’occuper des enfants. Alors Emma pose la question : "Qu’est-ce qui pousse beaucoup de conjoints à avoir plus de conscience professionnelle que familiale ? Pourquoi est-ce que la société impose encore aux hommes et aux femmes des échelles de valeur bien distinctes entre le travail et la famille ?" 


Là encore, le sujet semble faire mouche. Interpeller. Poser des mots sur des situations vécues. La planche "L’attente" a déjà été partagée 20.000 fois en deux jours. Sous la publication, des centaines de commentaires s’empilent, donnant le ton : "C'est toute ma vie racontée, vos BD...", "très juste", "Complètement dans le mille !" ; "Toujours regarder la montre. Partir même si on n'a pas fini car sinon on rate le train, donc la sortie des enfants, et ainsi de suite ...", écrit Virginie. "On part du travail insatisfaite, et les conséquences peuvent devenir tristement désagréables pour nos bambins et la famille au global, car on, s’en veut, on a la tête ailleurs, on n’est pas disponible." 

"Oui, mais j'avais du boulot"

"Beaucoup de femmes ont tagué leurs conjoints", rigole Emma au téléphone. "Cette attente, on en parlait beaucoup entre copines, on l’a formulé comme ça : le fait que les hommes ont davantage l’impression que les femmes d’avoir accompli une prouesse quand ils partent de leur travail pour rentrer accomplir leur travail de père.  Alors ils voient qu’on est fatiguée, qu’ils reconnaissent qu'ils rentrent tard. Mais ce qu’ils disent, c’est 'Oui, mais j’avais du boulot'."


Emma est ingénieur en informatique. Il y a 3 ans, elle est entrée dans une entreprise, où "on m’a dit  ici, on n’embête pas les gens le soir sur les horaires, vraiment pas." C'est noté, et c'est tant mieux. Emma travaille dans un espace de travail avec deux pères de famille. "On partait tous à 17 h 30." Déjà très tard pour des enfants, qui enquillent des grosses journées. Mais, il est vrai, très tôt pour des salariés. Et puis un jour, ça a changé. "Le mot a été passé à notre responsable que partir à 17 h 30 c’était trop tôt, ça ne faisait pas sérieux. Désormais, il ne fallait pas partir avant 18 h." Et comment faire, alors, pour les enfants ? 


Emma tire son constat de ce qu'elle a observé à ce moment-là : "L’un de mes collègues a échangé avec sa femme, et c'est elle qui est allée chercher leurs enfant. L’autre a pris une nounou." Elle, est allée voir le patron. "Il m’a dit : 'Tu prends tes responsabilités, c’est toi qui fait le choix de ne pas accéder à ma demande'. Sur les trois, il ny’ a que moi qui me suis battue avec mon chef." Elle l’a payé, d’ailleurs : depuis trois ans, elle n’a pas progressé, ni eu aucune augmentation. Et autant dire que pour partir à l'heure, les journées sont  calculées, pensées, millimétrées, archi-minutées, composées de listes, de post-it, de pense-bêtes à rallonge. Les journées sont ca-rrées. Ce qui, là encore, a d’autres conséquences : "Cela empêche de faire un truc super important, d’aller voir les gens, de discuter, de réseauter... Tout ce qui permet d’évoluer dans sa carrière." Bref, de tous côtés, elle est coincée. C’est ça qu’elle a raconté dans sa BD.

C’est comme ça qu’on est éduqués, encouragés, c’est tout un conditionnement qu’il faut changerEmma

Sous la publication, des internautes veulent nuancer. Thibaut raconte qu’il a préféré quitter son job. "Quand on est un homme, aller chercher ses enfants 2-3 fois par semaine c'est tête-à-tête avec le chef sous peu... Même en prenant un sandwich le midi.. C'est vraiment ça le problème." Elaine non plus n’oppose pas les parties : "Mon mari va chercher nos enfants autant que moi, rien à reprocher de ce côté-là. Mais dans nos deux boulots, les mentalités restent celles-là : on part à 17 h en ayant l'impression de ne pas avoir assez travaillé, on se prend une remarque. Bref, il faut changer les mentalités des employeurs !" Elle est persuadée que la culpabilité enlevée, "on serait beaucoup plus efficace au travail même en faisant moins d'heures, car moins stressés !"


"Cette BD est très mignonne et pleine de bonnes intentions mais la réalité n'est pas blanche ou noire", dit aussi Thierry. "La vérité est que le monde professionnel, les transports et les structures de garde existantes ne permettent pas se débrouiller de manière satisfaisante." Il reconnaît arriver "souvent tard à la maison". "Souvent, j'ai le sentiment de participer à cet injustice, et pourtant, j'ai au même moment le sentiment d'en chier quand même. C'est un problème global, pas juste de sexisme. Je ne sais pas quelle est la solution : vivre dans le Berry ?"


Emma ne se veut pas dans la confrontation. Bien plutôt, dans la communication, l’échange. "Je veux montrer qu’il y a une inégalité de genre, il ne faut pas le prendre comme une accusation, ou comme du sexisme", dit-elle. "C’est comme ça qu’on est éduqués, encouragés, c’est tout un conditionnement genré qu’il faut changer." 


Sa solution sur ce sujet ? Elle la développera dans une autre planche, mais laisse filtrer des pistes. Sans casser le suspens, ça tourne autour du temps de travail. " Pourquoi, en France, le temps passé au travail est-il plus valorisé que le travail réellement effectué ?", écrit-elle dans sa BD. "Pour être reconnus, et récompensés, les salariés vont devoir montrer leur capacité à sacrifier leur temps personnel et familial au bénéfice de leur employeur." Sa méthode ? La guerre ! "Luttons contre le présentéisme. Arrêtons de valoriser le fait de sacrifier du temps libre à nos entreprises !"

La charge mentale, c’est un truc qui fait rager toutes les femmesEmma

Emma sait de quoi elle parle. Ingénieur en informatique aux 4/5e, elle écrit ses BD le mercredi matin, avant de courir récupérer son fils de 6 ans. C’est avec la loi Travail qu’elle a commencé à dessiner et diffuser. "J’avais trouvé dramatique le mépris avec lequel Manuel Valls nous traitait, je voulais expliquer tout ce qu’impliquait cette loi, décrypter, pour des gens qui n’avaient pas le temps de lire tout ce qu’il se passait. Alors je l’ai dessiné." 


En mars 2016, sa page Facebook "Un autre regard" était suivie par "30 potes". Aujourd’hui, il y en a près de 200.000. "Raconter en dessins, ça marche mieux que des longs discours, cela a un côté ludique", dit-elle. Mais tout a vraiment explosé avec sa BD sur la "charge mentale". 200.000 partages, 75.000 réactions. "C’est du réel, ce sont vraiment des choses qui se passent dans nos vies de tous les jours", analyse la jeune femme. "La charge mentale, c’est un truc qui fait rager toutes les femmes, qui n’arrivent à en parler à leur conjoint." C’est d’ailleurs souvent comme ça, en discutant, que s’élaborent les idées de sujets. "Le fil rouge est de parler des situations d’injustice. Mais je me décide à en parler quand je commence à constater que ce n’est pas que moi et mes amis que ça touche, que c’est bien plus large, et que ça vaut le coup de théoriser un peu."

Et elle est lancée, Emma. A plein d'autres projets. Comme une réflexion sur la "charge émotionnelle" : "C’est le travail qu’on attend des femmes, invisible, pas rémunéré, qui consiste à être toujours agréable, à rendre l’environnement de vie agréable, à organiser des pots, à sourire, à s’habiller jolie... ", détaille-t-elle. "A la maison c’est très pernicieux, c’est aussi le fait de ne pas être de mauvaise humeur, de ne pas manifester son mécontentement de faire des choses qui ne plaisent pas forcément. C’est comme ça qu’on finit par croire que c’est dans la nature des femmes, qu’elles aiment faire ça !" 


Autre angle, encore, sur la sexualité, "souvent très centrée sur le plaisir masculin, sur le fait que les femmes apprennent à faire plaisir aux hommes, tandis que l’homme a plutôt tendance à se faire plaisir ‘dans’ la femme, et surtout le fait qu’on apprend aux femmes à ne pas le montrer. L’homme est ainsi doublement heureux : il s’est fait plaisir et est persuadé qu’il fait plaisir à sa femme." 


Elle décortique donc tout. Même ce à quoi personne n'avait pensé. A l’œil tueur, acéré, pour voir, analyser, aborder autant de sujets pas faciles, et même, soyons francs, potentiellement minés. "Le jour où on décide de ne plus être dans ces schémas-là, il faut déconstruire tout un tas d’automatismes, discuter, communiquer", dit Emma. "Des gens me disent : tu dis les choses comme on ne peut pas les dire.. Alors là, non, c’est vraiment l’inverse ! On est tous capable de faire les choses, tout le monde peut le faire !"

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