Bertrand Cantat : "Avec #MeToo, sa réapparition dans l'espace public devient inacceptable"

Société
RÉPERCUSSION - Concerts perturbés ou annulés, appels au boycott... Marquée par l'influence de #MeToo, la contestation envers Bertrand Cantat, condamné pour le meurtre de Marie Trintignant, fait florès. Pour LCI, le philosophe et sociologue Raphaël Liogier répond à la question de la réinsertion d'un homme public, dont les agissements passés sont d'autant plus questionnés en cette période de dénonciation globale des violences faites aux femmes.

"Applaudir c'est cautionner", "Si tuer est un art, donnez à Cantat toutes les victoires", "Marie = #MeToo"... A Montpellier ou à Grenoble, Bertrand Cantat est accueilli par un autre comité que celui de ses fans : quelques dizaines de personnes viennent manifester leur désapprobation sur les lieux où Bertrand Cantat vient se produire dans le cadre de sa tournée pour son premier album solo. 


Depuis qu'il a fait la Une des Inrocks en octobre 2017, en pleines vagues #MeToo et #BalanceTonPorc, le chanteur, condamné en 2004 pour le meurtre de Marie Trintignant, est au cœur des protestations et divise plus que jamais. Quand il remplit les salles, certaines dates de festival ont dû être annulées.

Pour justifier sa décision de renoncer aux festivals, le chanteur annonçait sur Facebook vouloir ainsi "mettre fin à toutes les polémiques". En même temps qu'il critiquait les "censeurs" qui déprogrammaient un nouveau concert à Istres. Tout en réclamant, dans le même post, un "droit à la réinsertion", "au même titre que n'importe quel citoyen". Un droit que lui défendent ses fans, et qui réclament que le chanteur, qui a purgé sa peine, puisse exercer son métier comme n'importe qui. Sauf qu'il n'est pas n'importe qui et que certains exigent de lui qu'il se fasse plus discret. Un débat que vient éclairer pour LCI le philosophe et sociologue Raphaël Liogier, auteur de "Descente au cœur du mâle", essai dans lequel il analyse la portée et le sens des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, dont l'émergence jouent selon lui un rôle fondamental dans la contestation dont fait l'objet l'ancien leader de Noir Désir.

LCI : Les manifestations en marge de ses concerts signifient-elles que Bertrand Cantat ne peut pas prétendre à un "droit à la réinsertion", comme il le réclame, alors que justice a été rendue et qu'il a purgé sa peine ?

Raphaël Liogier : Justice a été rendue, mais c'est une justice qui a été hantée par la virilité. C'est presque comme si Bertrand Cantat était la victime, comme si nous devions dire : "Le pauvre, il ne pouvait pas retenir Marie Trintignant". Et par ailleurs, il ne faut pas exagérer. Bertrand Cantat ne se voit pas interdire un droit à la réinsertion : on ne parle que de l'annulation de quelques concerts...

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LCI : Le débat autour de Bertrand Cantat pose, à nouveau, la question de la distinction entre l'artiste et son oeuvre. Peut-on apprécier cette dernière en dépit des actes de son créateur ?

Raphaël Liogier : J'aurais tendance à penser qu'il faut faire les deux. Je suis contre la censure de l'oeuvre d'art, mais on peut éviter de mettre l'artiste à l'honneur, comme cela a été le cas pour Roman Polanski à la Cinémathèque. Mais la censure, non. C'est d'ailleurs en ce sens que la tribune signée dans Le Monde contre #MeToo par Catherine Deneuve était problématique : d'abord parce qu'elle amalgamait le droit d'importuner et celui de flirter, mais surtout, elles n'avaient pas lu les demandes des femmes qui étaient derrière #MeToo : elles les accusaient d'appeler à la censure de certaines œuvres, ce qui, je peux l'affirmer après avoir étudié les différents fils Twitter, n'a jamais existé. Pas plus qu'il n'y a eu d'appel à la délation, contrairement à ce qui est écrit dans la tribune. Des noms ont été donnés, certes, des célébrités, mais ce sont surtout des comportements de domination explicites que ces femmes ont dénoncés. Elles dénoncent le regard et les comportements qui violent leur droit à disposer de leur propre corps. Rien de plus, rien de moins. Ne faisons pas semblant d'y voir autre chose.

LCI : Que dire du public de Bertrand Cantat, qui continue de le soutenir en dépit du rappel des faits qu'il a commis et dont il est accusé ?

Raphaël Liogier : Je ne peux qu'émettre des hypothèses. Mais il y a avec Bertrand Cantat, l'attrait pour sa musique, pour sa personnalité affichée, et finalement, on lui pardonne parce qu'il se met en scène comme une victime. Si Bertrand Cantat est aujourd'hui toléré, c'est parce que lui, c'est aussi un peu "nous". On se dit que, finalement, c'est un homme, et qu'il a agi comme quelqu'un qui ne pouvait pas retenir celle qu'il aimait. Ce qu'il a fait, c'est l'illustration de la virilité telle qu'elle est admise par la société. Le public de Cantat pourrait en partie incarner ce qu'on a entendu dans les discussions autour de #MeToo et qui étaient d'ailleurs à côté du sujet : des gens qui se disent favorables aux deux premiers piliers de l'égalité homme / femme (l'égalité des droits et l'égalité économique) et qui pensent que c'est suffisant, qu'il n'y a pas besoin d'aller plus loin. Alors que l'inégalité la plus fondamentale, c'est celle du corps féminin et masculin et du regard que porte l'homme sur la femme. Cantat se voyait comme le propriétaire de "ses" femmes, et leur refusait donc en réalité toute liberté, même s'il se voulait progressiste en théorie. Nous sommes au coeur de l'hypocrisie de nos sociétés. C'est cette hypocrisie que remet en cause le mouvement #MeToo pour la première fois à une telle échelle ! Il a une armée de fans qui l'aiment, qui sont attachés à lui, parce qu'ils sont sous le charme, un peu comme une princesse de conte de fées ravie d'être enlevée par son ravisseur, le prince charmant. De ce fait, ils vont le suivre, car ça fait trop mal de se rentre compte qu'on a été aveuglés. Mais là, la situation est devenue trop explicite, trop ostensible. Son comportement est dans la négation de ses revendications. Quand on passe du soutien à la déception de millions de gens, il est préférable d'être anonyme.

LCI : Ces réactions de rejet, que Bertrand Cantat dénonce en même temps qu'il dit comprendre - la Une des Inrocks, ces concerts annulés sous la pression d'associations féministes... Cela aurait-il pu exister sans #MeToo ?

Raphaël Liogier : Non. Ce mouvement a créé un espace particulier qui rend impossible une tolérance à ce type de comportement, contrairement aux années 2000 et au début des années 2010. Je prends l'exemple dans mon livre de Dominique Strauss-Kahn. C'est un homme présenté comme un cas marginal, dont le comportement ne concerne que lui mais pas la société de l'époque, qui le voit comme un cas très individuel. Avec l'affaire Weinstein puis #MeToo, on va avoir l'image intolérable des hommes qui jouissent de leur pouvoir à travers le corps des femmes, ce qui est le principe de la domination, et qui est beaucoup plus général : réduire les femmes à un objet de jouissance dont l'on nie la volonté. Or, #MeToo, c'est précisément ça : la conquête par les femmes du droit à jouir librement de leur corps. Ce n'est pas une réduction de la liberté sexuelle, c'est son extension au contraire, mais dans la réciprocité. Un droit que des comportements comme celui de Cantat nie totalement. Sa réapparition dans l'espace public devient dès lors quelque chose d'inacceptable, ce qui n'aurait pas été le cas il y a six ou sept ans.

Raphaël Liogier, philosophe et sociologue, vient de publier Descente au coeur du mâle.

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