Bizutage aux Arts et Métiers : "Il faut des procédures plus rapides"

Bizutage aux Arts et Métiers : "Il faut des procédures plus rapides"

INTERVIEW – Après la révélation d'un rapport sur les pratiques de bizutage persistantes à l'école nationale supérieure des arts et métiers (Ensam), mercredi dans Libération, le gouvernement se dit déterminé à lutter contre ces humiliations subies par les élèves. Françoise Mougin, secrétaire générale du Comité national contre le bizutage, répond aux questions de metronews sur ce phénomène.

Les Arts et métiers sont aujourd'hui montrés du doigt, mais on imagine que beaucoup de grandes écoles sont touchées par le bizutage...
Le bizutage est effectivement ancré dans "l'esprit grandes écoles", même s'il y en a, dieu merci, où il n'a pas cours. Mais il n'y a pas que là qu'on le trouve : des facs, des IUT, des Creps (Centres régionaux d'éducation physique et sportive, ndlr) ou encore par exemple des lycées agricoles peuvent aussi être concernés.

Comment expliquer que ces pratiques perdurent malgré la loi de 1998 qui punit le délit de bizutage de 7.500 euros d'amende et 6 mois d'emprisonnement ?
Les peines prévues par la loi de 1998 sont lourdes. Mais certains élèves sont persuadés que c'est une tradition, qui leur permet peut-être d'assouvir de bas instincts  : "J'ai été bizuté l'année dernière, cette année je serai le bizuteur et je vais me venger". Il y a aussi le phénomène de groupe.

Y-a-t-il eu beaucoup de condamnations ces dernières années ?
C'est difficile à dire. Nous ne sommes pas un organisme officiel et il n'y a pas de statistiques dans ce domaine. Des procès sont en cours, il y a eu des condamnations. Mais elle arrivent tardivement : les procès sont tellement longs que quand on en arrive à leur conclusion, les élèves ont fini leurs études et cela ne sert plus à rien. Il faudrait des procédures judiciaires plus rapides.

A quelle moment la ligne rouge est-elle franchie ?
Il suffit de lire la définition du bizutage dans la loi : c'est amener quelqu'un, "contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants" qu'il n'aurait jamais subi ou commis en d'autres circonstances. Vous allez me dire : "Qu'est-ce qui est 'dégradant' ?" C'est à chacun de dire ce qu'il ressent comme tel. La personne que se fait enfariner ou asperger d'eau peut le vivre comme une situation dégradante et se sentir humiliée.

Najat-Vallaud Belkacem souligne dans Libération qu'il "n'existe pas de bizutage bon enfant"...
Effectivement, ça n'existe pas. Si c'est sympathique, bon enfant, ce n'est pas du bizutage. Il faut comprendre que lorsque'il dans une grande école, le nouveau est en situation de faiblesse : il ne connaît rien, a peur, il est fatigué parce qu'il a travaillé comme un dingue pour réussir le concours... Le bizutage exploite cette infériorité.

Quelles sont les pratiques les plus dégradantes que vous ayez observé ces dernières années ?
Cela peut être très graveleux : des simulations de viol, de fellation... Dans ce domaine, l'imagination est sans limites. Il y a aussi tout ce qui peut s'apparenter à des pratiques sectaires. Ça, c'est propre aux Ensam : la privation de sommeil, de nourriture, le fait d'être obligé de baisser les yeux quand on rencontre un deuxième année...

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Selon vous, les chefs d'établissements doivent-ils davantage jouer leur rôle ?
Oui. C'est ce qu'avait fait le président de Dauphine en 2011 après cette affaire barbare où des étudiants avaient gravé avec une capsule de bière le nom de leur association sur le dos d'un de leurs camarades : il y avait eu un conseil de discipline avec des exclusions et des interdictions de se réinscrire en faculté pendant plusieurs années (les quatre étudiants impliqués ont ensuite été condamnés en 2014 à huit mois de prison avec sursis et 8.000 euros de dommages et intérêts, ndlr). Il faut des réactions rapides.

Y a-t-il de nouvelles mesures à prendre pour lutter contre le phénomène ?
Des petites choses peuvent encore être ajoutées. Je vois que l'une des décisions annoncées par Najat Vallaud-Belkacem aujourd'hui est de modifier le décret statutaire de l'Ensam, afin de permettre un rééquilibrage des pouvoirs au sein de son conseil d'administration. C'est important : s'il y a moins d'anciens élèves au conseil d'administration, ce sera plus facile de faire passer l'interdiction du bizutage. Il faut surtout que les langues se délient : plus les médias évoqueront ce phénomène, plus les jeunes se sentiront moins seuls et oseront parler.

>> Si vous êtes victime ou témoin de bizutage, un numéro vert est à votre disposition : le 0800 62 20 26

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