Blocages, grèves, manifs en série : jusqu'où peut aller la fronde contre la Loi Travail ?

Blocages, grèves, manifs en série : jusqu'où peut aller la fronde contre la Loi Travail ?

DECRYPTAGE – La tournure du mouvement contre la Loi Travail, avec les manifestations, les blocages, est-elle nouvelle ? Est-elle plus radicale ? Quel rôle ont les syndicats dans son évolution ? Eléments de réponse avec Stéphane Sirot, historien spécialiste des mouvements sociaux.

Avec un bel effet domino, les appels à mobilisation contre la loi Travail continuent de tomber à un rythme quasi-quotidien. Et les uns entraînent les autres. Après les manifs dans la rue, les Nuit Debout, les débordements, voici les blocages, des raffineries, des routiers, voici les grèves reconductibles annoncées à la SNCF, à la RATP, à l'aviation civile pour la première semaine de juin.

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Avec l'ensemble de ces mouvements, auxquels s'ajoute le risque de centrales nucléaires à l'arrêt, se dessine le spectre d'un pays paralysé. Jusqu'où peut aller la mobilisation contre le gouvernement ? Tentatives d'explications avec Stéphane Sirot, historien spécialiste des mouvements sociaux. 

Avec le blocage des raffineries, on a l'impression que le mouvement contre la Loi Travail vient de franchir un nouveau cap.
En fait, dans le mouvement social actuel, il y a un avant et un après 49.3 . Avant le passage en force du gouvernement, la mobilisation avait plutôt comme fer de lance les étudiants et lycéens. Les syndicats étaient en arrière-plan, avec des journées d'action très espacées. Après le 49.3, le mouvement est entré dans une nouvelle phase. Avec, d'abord, l'adoption d'une stratégie de journées d'action toujours plus rapprochés, les premiers appels à des grèves reconductibles et les premières actions de blocage. L'accélération du mouvement social est en fait indexée sur l'accélération du calendrier politique. C'est d'ailleurs souvent le cas en France.

Justement, les médias ou commentateurs font le parallèle avec 2010, où les mêmes situations de blocages avaient eu lieu. Est-ce justifié ?
Il y a tout de même plusieurs différences. D'abord, dans la manière dans le mouvement est conduit : aujourd'hui, à la différence de 2010, il n'y a pas d'unité syndicale. Les syndicats sont clivés, entre un camp de réformistes et un camp de contestataires. En 2010 également, l'intersyndicale n'appelait pas à des actions de blocage. Aujourd'hui, la CGT apporte son total soutien. Son leader, Philippe Martinez, est même allé rendre visite à des salariés qui bloquent. On n'est plus face à la même CGT que celle de Bernard Thibault.

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Le contexte n'est pas non plus le même ?
On se souvient qu'en 2010, Nicolas Sarkozy avait utilisé les réquisitions pour faire face aux blocages. Mais aujourd'hui, une autre différence majeure, qui complique la sortie de crise, est le manque de perspectives. Il n'y a pas de débouché politique pour le mouvement social. En 2010, le mouvement social s'était soldé par un échec, se terminant de manière plutôt classique, avec une ou deux manifestations moins fournies, puis l'arrêt des appels à manifester. Mais cette issue avait été en partie permise par le fait que dans l'esprit des syndicats et des manifestants, se profilaient les élections présidentielles un an plus tard. Et donc, la possibilité d'une revanche dans les urnes contre Nicolas Sarkozy.

Aujourd'hui, s'il y a bien une élection dans un an, il n'y a plus de perspective politique : ceux qui mènent les actions sont les électeurs de François Hollande en 2012. La CGT avait même appelé entre les deux tours, à voter pour lui. Même chose pour une partie de ceux qui mènent des actions de blocage aussi. Il n'y a donc pas cette perspective de revanche électorale pour ceux qui mènent le mouvement, tellement le camp de la gauche est actuellement en ruines. 

Dans ce cas, sur quoi va déboucher ce mouvement de contestation ?
On peut penser que le mouvement, sans connaître une montée en puissance dans la rue ou dans les grèves, s'est installé dans la durée. On le voit mal s'arrêter du jour au lendemain : il y a tout un cocktail de revendications sociales qui s'agglomèrent, auquel s'ajoutent des mouvements plus catégoriels, comme celui les cheminots. D'ailleurs, l'intensité du bras de fer par rapport à 2010 n'est pas du tout la même. En 2010, il n'y avait pas cette volonté de confrontation brutale et dure. La situation de rapport de force rappelle plutôt 1995.

La seule sortie de crise serait donc le retrait de la Loi Travail ?
En tout cas, cela se soldera forcément par l'échec d'un des deux camps, car il n'y a pas de marge de négociation. On est dans l'impasse totale, il n'y a plus rien à négocier. Le gouvernement rappelle qu'il a déjà lâché, sur les prud'hommes, pour la jeunesse ou encore vis-à-vis des routiers. Il a fait les concessions qu'il pouvait faire. Et dans le fond, il ne peut pas en faire tellement plus. Car on l'oublie un peu, mais la Loi Travail ne correspond pas seulement à une volonté de politique nationale. Elle répond aussi à un engagement de la France vis-à-vis de l'Europe. Du coup, les marges du gouvernement sont donc très faibles, pour ne pas dire inexistantes.

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On a l'impression que les syndicats, un peu à la traîne au début de la mobilisation, essaient cette fois-ci de rattraper leur retard, voire montrer leur force ?
C'est un enjeu collatéral du conflit : quel syndicalisme voulons-nous en France ? Il y a d'un côté la conception de la CFDT et de ses partenaires, qui privilégie les propositions, les compromis, qui cherche à éviter les conflits; et de l'autre, la CGT, qui essaie de démontrer l'efficacité d'un syndicalisme de lutte, de se placer systématiquement dans le rapport de force. D'ailleurs, Philippe Martinez ne manque pas de rappeler que si des concessions ont été obtenues, c'est parce qu'il y a eu mobilisation. Et même si au final, il y a échec sur le retrait, la CGT ne manquera pas de faire valoir qu'elle a remis au gout du jour un syndicalisme campé sur des positions de lutte.

Justement, avec ces grèves et ces blocages, les syndicats ne risquent-ils pas de retourner l'opinion publique contre le mouvement anti-Loi Travail ?
Ce ne se lit pas tellement dans les enquêtes d'opinion. J'ai en effet lu, dans la presse, des éditoriaux parfois assez violents sur les situations de blocage. Mais ils me paraissent plutôt déconnectés de ce que peut être la situation sur le terrain, où le mouvement est plutôt soutenu, en tout cas pour l'instant. On oublie aussi un peu vite que les blocages existent dans des tas de mouvements sociaux : en juillet dernier, quand les agriculteurs ont bloqué les routes pour gêner les vacanciers, ou encore quand les petits patrons du secteur routier , mécontents du prix du gazoil, bloquaient les autoroutes. Alors les blocages qu'on peut voir aujourd'hui n'ont rien d'une situation pré-révolutionnaire ou d'une stratégie syndicale qui va mettre le pays à feu et à sang. C'est important de remettre les choses en perspective.

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La prise en main des syndicats sur le mouvement nuit-elle aux autres formes de mobilisation comme Nuit Debout ?
C'est vrai que la jonction a du mal à s'opérer entre les organisations traditionnelles verticales que sont les syndicats et le mode d'organisation moins structurés, comme les Nuit Debout. Mais tous ont comme point commun une forme de rejet massif de ce qu'ils perçoivent comme un système oligarchique de plus en plus déconnecté. Ce rejet a toujours existé, mais à ce niveau d'exaspération, c'est assez nouveau. J'ai été étonné, dans les manifestations, de voir percevoir ce degré d'exaspération, de tension, de rejet, voire de haine de tout ce qui incarne l'institution, le pouvoir.

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