La fatigue est-elle en train de nous tuer ? (Ou est-ce normal d’être fatigué ?)

SOCIÉTÉ

SANTE - C’est un fait, mesuré par différentes études : les Français se sentent et se disent fatigués. Est-ce normal ? Est-ce la même fatigue qu’avant ? LCI a tenté de répondre à ces délicates questions avec Philippe Zawieja, chercheur, qui a piloté un Dictionnaire de la fatigue, paru en 2016, qui regroupe les travaux de psychologues, ethnologues, ou encore philosophes et historiens, sur le sujet.

Crevés, lessivées, éreintés, cassés, fourbus... Il y a plusieurs manières de le dire. Mais un seul symptôme à la clé : la fatigue. Elle épuise les Français. Les études qui s’empilent depuis une dizaine d’années sur le sujet le disent, le démontrent, le prouvent :  plus de 50% des Français se disent fatigués, assure le site Doctissimo en l'an 2000 ; la fatigue, mal du siècle, affirment les Echos en 2014 ;  ils sont 64% à ne pas se sentir reposés après une nuit de sommeil, complète Top Santé en 2014. Bref la fatigue serait même devenu une de nos préoccupations majeures, et première cause de consultation médicale.

Mais alors, est-on vraiment plus fatigué qu’avant ? Est-ce la même fatigue qu’il y a 50 ans ? Est-ce normal ? Des questions auxquelles il n’est pas si simple de répondre. Car les causes sont diverses et la médecine n'y peut que mais. Vérifiez :  allez chez un médecin, dites que vous êtes fatigués. Bien souvent, cela se finira avec une prescription de vitamines. Curieux syndrôme, que la fatigue : la médecine s'y est cassé le nez. "La recherche a essayé d'objectiver, de quantifier la fatigue", à l'instar d'une maladie, explique Philippe Zawieja, chercheur associé à Mines Paris Tech et à l’Université de Sherbrooke, qui a piloté un Dictionnaire de la fatigue, paru en 2016. "Mais la fatigue n'est pas rationnelle ou quantifiable, varie d'un individu à l'autre... La médecine a fini par délaisser ce champs de recherche, dans les années 1920." 

Alors, la fatigue est-elle le mal du siècle ? Pour le chercheur, la réponse est plus nuancée : "C'est plutôt le signe d'une époque", dit-il. "Chaque époque tend à  privilégier une sorte de fatigue qui lui est spécifique, en la façonnant à son image, et en y agrégeant certains symptômes éprouvés." En clair : la fatigue a toujours existé. Mais sous des formes parfois différentes.

Lire aussi

Fatigue psychique ou physique ?

"Nos fatigues d’aujourd’hui sont plus psychiques", commente Philippe Zawieja. "Cela tient à notre mode de vie, nos façons de travailler, davantage axés dans le cognitif, à cause de la tertiarisation de l’économie, de la montée du niveau de formation générale." La fatigue physique, auparavant si liée au travail, existe encore, mais elle est presque recherchée. A travers le sport par exemple, pratiqué comme un exutoire. Il y a donc la "bonne fatigue", celle du sport, et la "mauvaise" due au stress, au surmenage, au rythme du travail. Celle-là a tendance à nous faire peur. "La fatigue psychique est plus angoissante pour nous, car on n’en voit pas clairement les causes", précise Philippe Zawieja. "Elle est aussi plus inquiétante, car on associe tous psychisme et cerveau, et donc atteinte à la santé."

 

Pourtant cette fatigue psychique, dont l’extrême limite est le burn-out, n’est pas si récente. Elle pourrait même être très ancienne, théorisée il y a 3.000 ans par les penseurs grecs. "Ils parlaient de mélancolie", dit le chercheur. "Le mot a été décliné au fil des époques, avec le "spleen" des Romantiques, la neurasthénie de la révolution industrielle, et... notre dépression actuelle." Et oui, on l'oublie trop souvent, mais les courtisans du XVII ou XVIIIe à la Cour, étaient eux aussi soumis à une pression énorme. "Rappelez-vous, le film Ridicule, qui montre l’enjeu de ne jamais perdre la face, sous peine d’être discrédité socialement", rapporte Philippe  Zawieja. "L’étiquette à la cour induisait un tel contrôle de l’expression des émotions, que cela générait des formes de fatigue psychologique. C’est exactement ce qui est à l’œuvre dans le burn-out." De même qu’aujourd’hui, la fatigue physique liée au travail n’a pas disparu, en témoigne le nombre grandissant de troubles musculo-squelettiques dus à l’immobilité forcée ou au travail derrière les écrans. 

La fatigue nous confronte à notre nature, à notre finitude- Philippe Zawieja

En vidéo

VIDEO. Santé : quelles astuces pour lutter contre la fatigue

"Il est normal d’être fatigué. L'homme, comme les animaux, a besoin de se reposer", insiste Philippe Zawieja. "Mais dans notre société de la performance, où il faut être au top tout le temps, c'est quelque chose qu’on a du mal à assumer." En fait à l'écouter, cette fatigue que nous subissons relève quasiment du métaphysique : "Cela nous confronte à notre nature, à notre finitude, alors que l'homme voudrait se prendre pour Dieu", poursuit le chercheur. Pour lui, le remède serait d'accepter le fait d'être fatigué. Et de se poser, se reposer. Mais voilà : la société, et ses valeurs, ne nous disent pas du tout ça. Au contraire, elles nous enjoignent à courir, partout. Tout le temps, et de plus en plus. Ereintant.

Dans le travail, d'abord. La montée de l’individualisme dans les sociétés modernes a eu une conséquence : le travail est un des levier de notre épanouissement personnel. Il faut s'investir, se réaliser, s’éclater, dans son travail. Pourquoi pas. Mais aujourd'hui, les méthodes de management s'imposent à un salarié de plus en plus pieds et poings liés. "Le souci est que depuis 40 ans, nous sommes en crise", explique Philippe Zawieja. "Et à côté de cette injonction du 'épanouis-toi dans ton travail', il faut apprendre à vivre dans des situations de plus en plus insatisfaisantes." Avant la massification du chômage, ces insatisfactions se réglaient par une promotion, une petite hausse du salaire, ou la possibilité d'aller voir ailleurs. Sauf que ces régulations existent de moins en moins. "Aujourd'hui, quand on est mal dans son travail, on doit y rester", synthétise le chercheur. Et ça, c’est usant : "Plus le travail nous pose de contraintes, moins il nous satisfait, et plus il va nous sembler fatigant."

 Mais à côté de ces activités "subies", il y en a des "choisies", dans une société où le champs des possibles n'a plus de limites. "Quand on arrête de travailler, on va se précipiter dans une fringale d’activités de loisirs, de sport, de culture", analyse Philippe Zawieja. "Même les vacances sont soumises à l’impératif de performance. Les plages de vrai répit sont extrêmement rares." Sans parler des multiples sollicitations via les mails, les réseaux sociaux, le besoin d'être connecté 24 heures sur 24, que nous peinons à couper, au détriment, pointe ainsi l'Institut du sommeil, de notre repos. Trop, trop, trop. Dans son livre La Société de la Fatigue paru en 2010, le philosophe et professeur à l'Université de Berlin, Byung-Chul Han,  résumait ainsi notre fatigue contemporaine : c'est une fatigue due à trop d’opportunités, trop de sollicitations, qui font qu’on ne sait plus où donner de la tête et... trop de liberté, c’est crevant.

Lire et commenter