"Se marier, avoir des enfants et être drag queen, c’est très queer"

"Se marier, avoir des enfants et être drag queen, c’est très queer"

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INTERVIEW - A l'occasion de la sortie de son ouvrage "Qui a peur de la théorie queer ?", nous avons rencontré Bruno Perreau, professeur spécialiste des questions de genre. Il revient, entre autres, sur les fantasmes qui se sont cristallisés autour de la théorie du genre ces dernières années.

"Après l'ouverture du mariage pour tous aux couples homosexuels en France, les mouvements réactionnaires ont orchestré une vaste campagne contre "la théorie du genre", dangereuse propagande venue tout droit des campus américains", peut-on lire sur la préface du dernier livre de Bruno Perreau, "Qui a peur de la théorie queer ?".


Un ouvrage où ce théoricien et professeur en "French Studies" au Massachussets Institute of Technology chercher à démontrer que ces attaques des mouvements réactionnaires visent en fait la théorie queer. Mais de quoi parle-t-on ? D'où cette "théorie" tire-t-elle ses origines ? Et qui, au juste, en a peur ? Nous avons posé ces questions à Bruno Perreau.

LCI.fr : Pour commencer, qu’est-ce que vous appelez la théorie queer ?

Bruno Perreau : Il s’agit d’un ensemble de travaux, formalisés au début des années 90 aux États-Unis, qui analysent en quoi le genre est un rôle social que nous jouons. À l’origine, la théorie queer est une réponse aux travaux qui, dans les années 80, essentialisaient les catégories du genre : le féminisme maternaliste expliquait, par exemple, que les femmes étaient en soi différentes des hommes et que l’expérience de la maternité était porteuse de valeurs moralement supérieures, comme celles du soin, de l’attention, etc. Malgré la meilleure volonté du monde, ces travaux assignaient les femmes à une fonction sociale prédéterminée et faisaient fi de la grande variété des trajectoires individuelles, y compris dans le rapport à la maternité. Le genre n’est donc pas seulement assigné, il est aussi, en partie, fabriqué dans chaque interaction sociale, réelle ou imaginée. C’est ce qu’interroge la théorie queer.

LCI.fr : C'est quoi, être queer ?

Bruno Perreau : Je ne parlerais pas en termes d’être. Il n’y a pas d’essence mais plutôt un travail critique, qui commence avec le langage. Queer veut dire pédé, tapette, pervers, tordu, etc. Ce sont des activistes, femmes migrantes, associations de lutte contre le sida comme Act Up, qui se sont d’abord réappropriés le terme. En utilisant ce par quoi ils étaient stigmatisés, ils ont transformé le rapport de domination. Le geste queer consiste à donner corps à ce travail critique, c’est-à-dire penser contre les normes, contre ce que l’on produit dans l’acte même de résistance aux normes. Il n’y a donc pas d’être queer, mais plutôt une attitude critique qui résulte d’un rapport minoritaire aux normes. Les minoritaires parlent plusieurs langues, celle de la majorité –qu’on leur a inculquée– et la leur. Le queer cherche à faire vivre cette tension et, ce faisant, à faire émerger de nouvelles façons de penser, de nouvelles subjectivités, de nouvelles cultures, etc.

LCI.fr : Pourquoi parler de théorie queer plutôt que de culture ou de mouvement queer ?

Bruno Perreau : C’est LA question du livre. Derrière la peur de la théorie queer s’exprime aussi une peur du travail théorique. La France est animée par un fantasme de la toute-puissance de la théorie, qui aurait presque un pouvoir magique de transformation des normes. La théorie fascine et fait peur. Or, la théorie queer explique que ce que l’on fait de son genre est déjà quelque chose de théorique. Ce travail permet de repenser la vulnérabilité des corps et, partant, comment la mondialisation, le nationalisme ou les politiques sociales prennent appui sur cette vulnérabilité.

Le spectacle queer est aussi un spectacle du queer, guidé par des impératifs consuméristesBruno Perreau

LCI.fr : La théorie queer s’est-elle développée en opposition à la lutte pour les droits LGBTI (mariage pour tous, filiation…) ?

Bruno Perreau : Je ne dirais pas ça. La question n’est pas d’être opposé aux institutions, mais de savoir ce que l’on fait du rapport que l’on entretient toujours avec les institutions. Se marier, avoir des enfants et être drag queen, c’est très queer. C’est un piège tendu aux minorités que d’opposer subversion et assimilation. Et ce piège est parfois reproduit par les mouvements minoritaires eux-mêmes, qui voient dans l’acquisition de droits une simple reproduction de la norme. Le positionnement anti-juridique, en tant que le droit serait un projet néo-libéral, me semble limité dans le sens où on n’est jamais totalement en dehors du droit, y compris quand on est queer. On s’arrête au feu rouge, on va au supermarché. Il n’y a pas à avoir peur de ce que nos vies ont d’ordinaire.

LCI.fr : Vous dites qu’il n’existe pas "d’origine proprement française à la théorie queer". D’où le queer tire-t-il ses origines ? Quelle est l'histoire du queer en France ?

Bruno Perreau : La Manif pour tous a joué du fantasme de l’invasion de la théorie du genre, expression par laquelle elle désignait pour l’essentiel la théorie queer. Cela lui a permis de s’opposer à la loi Taubira au nom de l’anti-américanisme plutôt qu’au nom de préceptes théologiques, chose qui n’aurait pas été très efficace dans une société qui a fait de la laïcité son principe de ralliement. Pourtant, ironiquement, les textes queer s’inspirent pour une large part d’auteurs français comme Beauvoir, Foucault, Lacan, Derrida, Deleuze, etc. C’est ce qu’on appelle la French Theory aux États-Unis. Mon but n’est donc pas de chercher à identifier une source, une origine et de dire : le queer, c’est ça ! Au contraire, j'étudie les multiples résonances queer dans un espace transatlantique dont les limites-mêmes se transforment au gré de ces échos.

LCI.fr : Drag queens, voguing… assiste-t-on à une résurgence du queer dans la culture populaire ?

Bruno Perreau : Le lien avec la culture populaire a été toujours très fort dans les pratiques artistiques, je ne dirais donc pas qu’il y a là quelque chose de foncièrement nouveau. Il existe en revanche une attention plus grande à la culture populaire, notamment sous la forme de divertissement dans les médias de masse aujourd’hui. Cette présence doit être analysée à la fois pour ce qu’elle permet (par exemple la façon dont elle permet à des enfants queer d’accéder à ce qui leur était jusqu’alors interdit ou caché) , mais aussi pour ce qu’elle dépolitise : le spectacle queer est aussi un spectacle du queer, guidé par des impératifs consuméristes. Je parle dans le livre du show télévisé Queer Eye for the Straight Guy, repris par TF1 au début des années 2000.

Dans la gauche du gouvernement, la crainte des cultures minoritaires passe par un discours anti-communautariste très fort. Du côté de l'extrême gauche, c’est l'obsession de l'exploitation du corps qui primeBruno Perreau

LCI.fr : Finalement, qui a peur de la théorie queer ?

Bruno Perreau : Mon éditrice, Julie Gazier, a vu juste avec ce titre (rires). Dans le livre, j’essaie de montrer que les discours réactionnaires contre la loi Taubira, qui se sont focalisés sur la théorie queer, font écho à des craintes beaucoup plus anciennes, caractéristiques de la façon dont la citoyenneté républicaine est construite en France. Dans la gauche du gouvernement, la crainte des cultures minoritaires passe par un discours anti-communautariste très fort. Du côté de l'extrême gauche, c’est l'obsession de l'exploitation du corps qui prime et la difficulté à comprendre les formes de réappropriation du corps que promeuvent les cultures queer. Chez les conservateurs, le fantasme de la conversion des enfants à l’homosexualité et plus largement de la culture du plaisir immédiat est omniprésent. À l’extrême-droite, c’est la peur de la dévirilisation de la société qui est redoutée. En d’autres termes, nous sommes tous animés par des fantasmes et des peurs. Le queer fait de ce trouble l’occasion d’un déplacement des normes. D’autres cherchent à éliminer, plus ou moins violemment, ce qui les trouble en sacralisant l’appartenance à la nation, le corps, l’enfance, etc. Nous avons pourtant tout à gagner à réfléchir à la façon dont nous nous craignons nous-mêmes, c’est-à-dire, pour citer Sartre, dont nous craignons ce que "nous faisons nous-mêmes de ce que l’on fait de nous".

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