"Bullshit jobs" : occupez-vous un "job à la con", ce type d’emploi "totalement inutile, superflu ou néfaste" ?

"Bullshit jobs" : occupez-vous un "job à la con", ce type d’emploi "totalement inutile, superflu ou néfaste" ?

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ON A LU - L'anthropologue et économiste américain David Graeber a théorisé en 2013 le concept de "bullshit jobs", ou "jobs à la con", des emplois inutiles et vides de sens. Il développe son idée dans un livre publié en France ce mercredi. Un ouvrage dédié à "tous ceux qui préféreraient être utiles à quelque chose".

Il a tapé dans le mille. Et provoqué une prise de conscience planétaire. Alors il en remet une couche. En 2013, David Graeber, économiste et anthropologue américain, publie un article pour une revue américaine. Le titre est provocateur : "On the phenomenon of bullshit jobs" ("Le phénomène des jobs à la con"). David Graeber y explore une intuition qui n’a jamais encore fait l’objet de recherches : la prolifération des boulots inutiles, vides de sens. 


Ces "bullshit jobs", David Graeber en a établi une définition bien précise : "Le job à la con est une forme d’emploi si totalement inutile, superflue ou néfaste, que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien", écrit-il. Attention, le "job à la con" est différent du "job de merde", ou "sale boulot", qui est lui, plutôt bénéfique à la société, mais très peu reconnu ou difficile. A l’inverse, le "job à la con" est souvent très bien payé et offre d’excellentes conditions de travail. Mais il ne sert à rien. Il est parfois même contre-productif.  Ces emplois pourraient disparaître sans que personne ne s’en rende compte.

Quand le travail n'a aucun sens

En 2013, l’article de David Graeber, basé en partie sur ses expériences et observations personnelles, fait l’effet d’une petite bombe. Il suscite un monumental buzz, est traduit dans une quinzaine de pays, suscite des milliers de commentaires, d’articles, d’analyses. Des médias lancent le débat dans leur pays, des instituts font des sondages,  dans lesquels jusqu'à 40% des sondés estiment que leur emploi n’apporte rien d’important au monde. Partout, la parole se libère, cathartique. Signe que le concept parle à tous. Signe, surtout, de l’ampleur du phénomène. A un point que même David Graeber n’avait pas imaginé.


Alors il a voulu aller plus loin, et développe cette "intuition" dans un livre, "Bullshit Jobs"*, qui paraît ce mercredi en France. "Quelque chose cloche dans la direction que nous avons prise", estime-t-il. "Nous sommes devenus une civilisation fondée sur le travail, pas le travail 'productif', mais le travail comme fin et sens en soi". 


David Graeber  distingue 5 types de "jobs à la con".

  • 1Les larbins

    Ils "ont pour seul but de permettre à quelqu’un d’autre de paraître ou de se sentir important", comme ce démarcheur téléphonique chargé par son courtier d’appeler des personnes pour leur vendre des actions, leur faisant croire par-là que le courtier et très occupé et donc compétent et professionnel. 

  • 2Le porte-flingue

    Son boulot "n’existe que parce qu’il a été créé par d’autres" et "peut être nuisible". Peuvent figurer dans cette catégorie les lobbyistes, les télévendeurs, les avocats d’affaires, mais aussi ceux qui travaillent dans la com’, le marketing et la pub. Ces travailleurs ont même la conscience d’avoir un travail oppressif et manipulateur, et peuvent en souffrir, comme ces employés des centres d’appels qui doivent vendre des produits dont ils savent que le client n’a pas l’utilité.

  • 3 Les rafistoleurs

    Leur "job n’a d’autre raison d’être que les pépins ou les anomalies qui enraient une organisation". Ce sont souvent des gens qui "règlent des problèmes qui ne devraient pas exister". Le terme est souvent employé dans l’industrie du logiciel, dont l’un des aspects consiste à travailler sur des technologies fondamentales, quand un autre ne sert qu'à "rafistoler" ces mêmes technologies, qui devraient pourtant être conçues correctement au départ. 

  • 4Les cocheurs de case

    Leur "raison d’être est de permettre à une organisation de prétendre faire quelque chose qu’en réalité elle ne fait pas". Comme cette dame embauchée dans une maison de repos pour faire remplir aux résidents des questionnaires leur demandant leurs préférences en matière de loisirs, rentrer ces données dans un ordinateur, puis constituer dans un dossier qui finit dans un placard sans être étudié.

  • 5Les petits chefs

    Il y a ici deux catégories  : ceux "qui se contentent d’assigner des tâches à d’autres", et ceux dont le travail consiste "à générer des tâches à la con qu’ils confient à d’autres". 

Des salariés frustrés, et envieux les uns des autres

La part de ces "jobs à la con" dans le monde du travail, bien que difficilement quantifiable, serait montée en flèche, un phénomène en partie lié à l’essor de l’économie de services, où se sont empilés peu à peu les administrateurs, les consultants, les comptables, les programmateurs... Lié, aussi, au gonflement du secteur de l’information, et de toutes ces catégories dites de travail immatériel, qui vont du marketing au divertissement, en passant par l’économie numérique. Sont arrivées ces strates de managers, ces réunions interminables lors desquelles des gens aux titres compliqués ("coordinateurs de la dynamique de la marque", "responsables de la vision prospective") déroulent des Power Point, des rapports, des graphiques sur des sujets pour lesquels rien ne sera finalement jamais décidé. Ces jobs génèrent d’ailleurs quantité d’autres jobs, comme par exemple ceux des personnes embauchées pour préparer, corriger, ou reproduire ces rapports. 


La part de ces "job à la con" serait devenue selon David Graeber si importante qu’elle constitue un "phénomène social majeur". Et un vrai problème de société. Car c’est le salarié qui en fait les frais, et par ricochet toute la société. "Être forcé à ne rien faire du tout est souvent vécu comme une expérience exaspérante, insupportable, ou accablante", écrit l’auteur, pour qui les "jobs à la con" laminent l’estime de soi, engendrent désespoir, dépression et haine de soi, sont source de tension, de stress, voire d'explosion d’agressivité arbitraire. Le comble, c'est que le salarié qui prend conscience de son "job à la con" a tendance à rester, pris dans un dilemme : il s’embête, mais a un bon salaire. Alors il ronge son frein, frustré, aigri, pensant à tous ceux qui s’en tirent mieux. 

Mais alors, pourquoi personne ne réagit ? Pourquoi aucun presponsable politique ne dénonce le problème ? David Graeber avance des questions, des constats sur l’évolution de la "valeur travail", qui n’est plus le moyen d’accéder à des ressources, mais est devenue une fin en soi ; sur la croyance du plein emploi développée par la plupart des politiques publiques, quitte à créer des jobs factices. Il n’avance pas vraiment de réponses. Mais là n’est pas le but. Il s'agit plutôt d’"ouvrir les yeux sur des problèmes sociaux" et d’inviter à la réflexion "tous ceux qui  préféreraient être utiles à quelque chose". 


*"Bullshit jobs", de David Graeber, aux éditions Les liens qui libèrent, 25 euros

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