Divulguer les motifs d'absence aux DRH : l'expérimentation de la Sécu en questions

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ARRÊT MALADIE - La Caisse primaire d'Assurance maladie (CPAM) a annoncé le 24 janvier avoir communiqué à 5 entreprises de plus de 200 salariés, frappées par un fort absentéisme, les causes de ces maladies. Une initiative qui doit leur permettre de modifier une organisation du travail possiblement pathogène, mais qui ne fait pas l'unanimité.

C'est une interview donnée à L'Express qui a dévoilé le projet : l'Assurance maladie a lancé une expérimentation visant à donner à des entreprises les motifs d'absence de ses employés, prescriptions et médicaments remboursés à l'appui, tout en respectant l'anonymat. L'idée derrière cette expérimentation, pour le moment circonscrite à cinq entreprises réparties dans toute la France : amener les entreprises à se "challenger" pour réduire les absences causées par des arrêts maladie. Plusieurs pathologies sont notamment visées : les risques psychosociaux (burn out, dépression... ), les lombalgies et les troubles musculo-squelettiques (TMS). 


 en portant à la connaissance des entreprises la part liée aux troubles liés aux risques psychosociaux (RPS), aux lombalgies et aux  troubles musculo-squelettiques (TMS), et en les incitant à adapter les conditions de travail qui viennent avec.

Un anonymat garanti, mais...

L'expérimentation, initiée en fin d'année 2017 mais présentée le 24 janvier, a fait bondir, notamment dans le monde médical, les organisations de médecins craignant que les garanties d'anonymat ne soient pas suffisantes et incitent les salariés à ne plus se déclarer. De quoi pousser l'Assurance maladie à publier un communiqué assurant que les données resteraient "évidemment" secrètes et que les entreprises concernées présentaient des effectifs "suffisamment importants (plus de 200 salariés) afin que le lien entre les causes d'absence et les salariés soit impossible". 


Un argument qui ne convainc pas la psychosociologue Sandrine Vialle-Lenoël, intervenante en prévention des risques professionnels : "Il y a un manque profond d'éthique dans cette initiative. La maladie et sa cause, c'est un position intime et il n'appartient qu'au salarié de dévoiler les raisons de son arrêt maladie." 


L'anonymat assuré par le dispositif n'est d'ailleurs pas de nature à la rassurer : "Quand il se fait arrêter pour une dépression ou un burn-out, le sujet peut avoir honte d'avoir défailli, de ne pas avoir été à la hauteur de ce qu'on attendait de lui. C'est une situation qui crée de la défiance, et le salarié pourrait très bien s'arranger pour que ce soit un médecin généraliste et pas un psychiatre qui lui délivre son arrêt de travail." Et fausse alors l'analyse des données collectées.

Pour les patrons, "c'est du gagnant-gagnant"

La démarche a toutefois reçu l'assentiment de la Confédération des petites et moyennes entreprises : "C'est une chose très positive,  qui a en plus été menée avec l'accord des partenaires sociaux, se réjouit son secrétaire général Jean-Eudes du Mesnil. Elle va nous permettre d'identifier les principales causes de l'absentéisme et de corriger le tir." Par exemple, comment réagir à un grand nombre de lombalgies dans une entreprise ? "On pourra faire évaluer le système de production incriminé et faire changer son ergonomie pour un plus grand confort. C'est du gagnant-gagnant." Ce haut dirigeant de la CPME n'aurait même rien contre une certaine distance avec le secret médical, dans les cas de maladies lourdes (pas concernées par ces expérimentations) : "Ça permettrait aux dirigeants de pouvoir mieux accompagner les malades, mais je comprends les craintes que cela peut susciter."

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La lombalgie, grande pourvoyeuse d'accidents du travail

Un optimisme pas partagé par Sandrine Vialle-Lenoël, qui ne goûte pas le "challenge" des entreprises à avoir le moins d'arrêts maladie possible : "Encore une injonction ridicule. [...] On n'est pas dans Le Meilleur des mondes où chacun prend sa petite pilule du bonheur. On peut faire tout ce qu'il faut, il y aura toujours des personnes en souffrance au travail." De quoi plaider pour un traitement individuel des pathologies comme le burn-out ? "Il faut laisser la personne concernée décider si elle veut parler de ce qui l'affecte, comment elle reçoit certaines situations. [...] Face aux actions collectives et ingérantes, il y a un risque de défiance et d'étouffement de la parole individuelle."


L'Assurance maladie, qui a constaté le bond de 60% des arrêts maladie pour troubles psychosociaux ces cinq dernières années, aurait alors tout intérêt à mettre l'accent sur la prévention, "en passant par la médecine du travail, à qui il appartiendra de transmettre au CHSCT et aux ressources humaines, pour faire passer des messages à la direction de l'entreprise", conclut Sandrine Vialle-Lenoël.

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