"C’est infaisable !" : le casse-tête d’un proviseur pour mettre en place l’exercice "attentat-intrusion"

"C’est infaisable !" : le casse-tête d’un proviseur pour mettre en place l’exercice "attentat-intrusion"

TEMOIGNAGE - En début d’année scolaire, le ministère de l’Education nationale a édicté de nouvelles mesures de sécurité dans les établissements pour prévenir la menace terroriste, comme la gestion des accès ou encore un exercice "attentat-intrusion" à réaliser avant la Toussaint. Un proviseur raconte à LCI les questions très pratiques que ces mesures soulèvent.

"Cet exercice, cela pose un tas de questions quasiment philosophiques !". Philippe Vincent est proviseur d’un lycée à Marseille. Et, depuis la rentrée, il tente de résoudre un beau casse-tête : organiser l’exercice "attentat-instrusion" annoncé par le ministère de l’Education nationale lors de la rentrée scolaire pour prévenir le risque terroriste dans les établissements scolaires. Et le problème se résume, pour Philippe Vincent, en une avalanche de questions : "Que fait-on de cet exercice, et surtout, quel exercice sommes-nous en capacité de faire ? C’est plus ou moins facile selon les établissements, suivant le collège de campagne, le gros lycée de ville..."

Parmi  la série de nouvelles mesures censées renforcer la sécurité des établissements, particulièrement menacés par Daech, figurent trois exercices d’évacuation, dont celui plus spécialement axé "attentat- intrusion", à réaliser avant les vacances de la Toussaint. Et ce qui est peut-être simple à édicter de la rue de Grenelle est plus compliqué à mettre en place dans la pratique. "Imaginer un exercice qui touche tout le monde, dans mon cas, est absolument infaisable !", annonce, tout de go, Philippe Vincent, par ailleurs secrétaire général adjoint du SNPDEN (Syndicat des personnels de direction). Il est en fait à la tête d’un des plus gros lycées de France : 8 hectares, 26 bâtiments, 2700 personnes. Quasiment une ville dans la ville. Un exemple sans doute extrême, mais qui illustre bien la complexité de la situation. 

Adapté aux catastrophes naturelles

D'abord, parce que les consignes de base ne sont pas très claires.  Les exercices s’appuient sur un PPMS (Plan particulier de mise en sûreté), que doit développer chaque établissement. Réalisé sous le pilotage du directeur d’école, du principal ou du proviseur, il présente les dispositions à prendre en cas de "risque majeur", assigne les missions à chaque personnel, liste les numéros à appeler... "Mais il n'a ni existence législative, ni règlementaire", indique Philippe Vincent.

Surtout, rappelle le proviseur, à l'origine, ce type de document a été développé par les établissements situés en zone Seveso ou en zone inondable. Il est donc davantage axé sur la prévention face aux catastrophes naturelles. "On a transformé ce PPMS en risque anti-intrusion, ce qui n’était pas le but initial", dénonce-t-il. "Pour avoir déjà construit deux exercices de prévention, je sais que c’est déjà compliqué. Mais alors l’adapter à un risque terroriste, c’est encore plus compliqué." Le "guide d'élaboration du PPMS", mis en ligne par l'Education nationale pour aider les chefs d'établissements, détaille en effet largement les conduites à tenir en cas de cyclone, inondation, glissement de terrain, tempête, feu de forêt, ou même rupture de barrage et d’éruption volcanique. Mais les consignes données en cas "d’attentat ou intrusion extérieure" restent remarquablement floues. 

Ce qui, du coup, soulève d’autres questions. "Qui vous informe qu’il se passe quelque chose ? Comment fait-on quand on a des configurations différentes selon les bâtiments ?", énumère Philippe Vincent. Exemple tout bête : quel signal sonore pour prévenir d’un attentat ? "En général, dans les établissements, nous avons deux signaux sonores", rappelle-t-il. "Le premier indique les récréations, l'autre alerte incendie. Mais aucun des deux n’est adapté au déclenchement de l’alerte anti-intrusion. D’abord parce qu’il faudrait  une alerte manuelle, et ensuite parce qu’il faudrait que l’alerte diffusée soit différente de l’alerte incendie". Qui plus est, aucune de ces possibilités n’est envisageable pour lui en raison de l’ancienneté du système. "C’est la quadrature du cercle ! J’en ai discuté avec mon référent sécurité, il n’est pas plus avancé que moi." 

Une fois ces détails pratiques réglés – ou pas -, d’autres questions restent, là encore, sans réponses : "Est-ce qu’il faut simuler ou non une intrusion, avec les risques anxiogènes que cela comporte ?", se demande Philippe Vincent. "Et surtout : que donner comme consignes aux élèves ? Est-ce que ça a du sens de figer chez eux un modèle de réaction, en leur disant qu’il vaut mieux se cacher ? Ou plutôt prendre la fuite ? Qui est capable de donner la bonne réponse ?". Sans doute que, dans le lycée de Philippe Vincent, l’exercice finira, dans l'optique d'être réalisé, par n’être pratiqué que sur un bâtiment, le plus exposé au risque terroriste. "On verra les problèmes qu’on rencontre, et on les fera remonter."

On est face à des demandes complètement contradictoires- Philippe Vincent, proviseur d'un lycée à Marseille

Reste qu’une fois cette question résolue, d’autres continueront de se poser.  Comme celle de la sécurisation des accès à l’établissement, autre point mis en avant par l’Education nationale. "J’ai quatre entrées relativement importantes. Qui surveille, où, quand, comment ?", demande, là encore, le proviseur.  "Dans la description des missions des personnels, personne n’est vraiment préposé à la sécurité", se désole-t-il. Du coup, il fait comme il peut : "On fait tourner le concierge, le CPE, le personnel de direction, avec des consignes plus ou moins claires". Ironie de l’histoire, si le ministère annonce plus de moyens, c’est en fait la Région, qui a la charge des lycées, qui diminue ses aides sur certains budgets depuis quelques années. "Avant, on avait deux loges d’accueil, qui permettaient de couvrir de manière complète deux entrées. Aujourd’hui, nous n'avons ce dispositif que sur une entrée. "

Et si ce problème-là est un jour résolu, un autre, encore, perdurera, pour les lycées : celui des fumeurs. Mais là, le problème est semble aussi insoluble : l’état d’urgence interdit les attroupements devant les lycées, mais la loi Evin interdit aux proviseurs de faire rentrer les élèves fumeurs dans la cour. "Ce sont de vraies demandes contradictoires. Du coup, on crée des cibles évidentes devant tous les établissements. On est incapable d’aller jusqu’au bout de l’état d’urgence de manière dérogatoire."

Lire aussi

    Lire aussi

      VIDEO. Exercice antiterroriste à La Défense, le quartier paralysé

      En vidéo

      Exercice antiterroriste à La Défense, le quartier paralysé

      Sur le même sujet

      Lire et commenter

      LE SAVIEZ-VOUS ?

      Logo LCI défend l'ambition d'une information gratuite, vérifiée et accessible à tous grace aux revenus de la publicité .

      Pour nous aider à maintenir ce service gratuit vous pouvez "modifier votre choix" et accepter tous les cookies. > En savoir plus.