"Ça tue de l’intérieur" : pourquoi est-il encore difficile de se dire victime d’abus sexuels quand on est un homme ?

"Ça tue de l’intérieur" : pourquoi est-il encore difficile de se dire victime d’abus sexuels quand on est un homme ?

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VIOLENCES - L'actrice Asia Argento, figure du mouvement #MeToo à son tour accusée d'avoir agressé sexuellement un jeune acteur, met en lumière l'épais silence qui entoure les abus sexuels perpétrés sur des hommes - même si ceux-ci restent une très petite minorité parmi l'ensemble des violences. Eclairage sur un mécanisme de honte et de culpabilité, dans une société où les hommes ne sont pas attendus dans un statut de victime.

"De la peur et de la honte." Voilà ce que dit avoir ressenti Jimmy Bennett, jeune acteur américain et victime déclarée d’Asia Argento. Quelques jours après avoir publiquement accusé l’actrice, pionnière du mouvement #MeToo, d’agression sexuelle, le comédien s'est confié au New York Times. Et a tenté d’expliquer pourquoi il n’a pas parlé plus tôt : "A l’époque,  je pensais que mon histoire serait mal vue, parce que je suis un homme. Je pensais que les gens ne comprendraient pas ce qui s’est passé, du point de vue d’un adolescent."


Alors certes, parmi les victimes de violences, sexuelles notamment, on trouve une infime minorité d’hommes. Ce sont les statistiques qui le disent : une étude du ministère de l’Intérieur menée en 2017 établit que, sur 16.400 personnes qui ont déclaré un viol à la police en France, 87% sont des femmes. Même topo en ce qui concerne les agressions sexuelles : 84% des 24.000 victimes déclarées sont des femmes. Ce qui veut dire que, sur dix personnes s’étant déplacées au commissariat pour reporter des faits d’abus sexuels, moins de deux sont des hommes.  


A noter que selon l'enquête VIRAGE sur les violences et les rapports de genre, la plupart des actes de violences contre les hommes sont en fait perpétrés... contre des garçons : c'est-à-dire pendant l'enfance, au sein du cercle familial. Si donc elles ne correspondent pas à un système en soi, des violences contre des hommes existent. Pourtant, force est de constater qu’un épais silence les entoure. Un dernier chiffre pour la route : selon l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), environ 3% des hommes victimes de violences font appel à la justice. 

Descente aux enfers

Ce silence, Dorian* a fini par le briser. Il n’avait pas dix ans lorsqu’il a été abusé sexuellement par le neveu adolescent de son beau-père. "Tous les dimanches soirs, c’était soirée télé chez lui. Et tous les dimanches soirs, je passais à la casserole. Il me faisait du chantage à la cigarette. Je pouvais fumer et en échange, je devais me faire toucher. Il a tenté à trois reprises de me violer." A l’époque, Dorian ne comprend pas la gravité de la situation : "Je n’avais pas le sentiment d’être sali et même, cet homme comptait pour moi", nous dit-il. Mais vingt ans plus tard, à la naissance de son premier enfant, tout lui revient à la figure. "Ça été très violent, j’ai fait trois tentatives de suicide, traversé un divorce : une vraie descente aux enfers." Lorsque, à près de quarante ans, il tente de verbaliser ce qu’il a vécu, sa famille lui tourne le dos. 


Et lui-même peine à comprendre qu’il a effectivement été victime. Il nous explique : "C’est une honte de se dire victime en tant qu’homme dans notre société. Un homme est censé savoir se défendre. Mais quand ça arrive, qu’on soit homme ou femme face à un prédateur sexuel, notre cerveau est le même, les mêmes mécanismes sont en jeu. Ça tue de l’intérieur."

La victime et l'image de la masculinité valorisée

Alice Debauche, sociologue à l'université de Strasbourg et membre de l'enquête VIRAGE, a effectivement observé une absence certaine de données et de témoignages sur le sujet des hommes victimes de violences à travers ses recherches. Mais plutôt que de parler de "tabou" - terme qu'elle juge galvaudé - elle préfère déconstruire sociologiquement cette réalité. "On en parle peu pour plusieurs raisons", nous détaille-t-elle. "D'abord, parce que ces formes de violences sont rares. Ensuite, parce qu'effectivement, les hommes concernés parlent peu." Ce silence, selon elle, trouve ses racines dans "la honte et la culpabilité qui pèsent de la même manière sur les femmes lorsqu'elles sont victimes de violences". Et qui expliquent pourquoi elles ne sont environ que 10% à porter plainte en cas de viol. Mais surtout, nous explique la sociologue, les violences sexuelles en particulier mettent à mal les codes de la masculinité actuels. 


"Il y a l'idée selon laquelle l'image de la victime telle qu'on l'a construite ne correspond pas aux représentations des formes de masculinités les plus valorisées", résume Alice Debauche. Serait-ce parce que l'homme n'est pas censé, dans notre société, montrer ses émotions et se montrer vulnérable ? "Plus tellement", nous répond-elle. "Cette notion est fluctuante selon les époques. Aujourd'hui, l'image du père aimant et présent est plutôt valorisée." Non, la réponse se trouve plutôt dans "la relation dominant/dominé" impliquée dans une agression - l'agresseur étant le dominant. 


"Dans l'image la plus classique et la plus valorisée, l'homme doit prendre l'initiative en matière sexuelle." Le schéma se retrouve donc inversé - et compliqué à évoquer - lorsqu'une femme ou un autre homme prend l'initiative d'un geste non consenti. Le tout trouve enfin ses ramifications dans une logique de "violence masculine", selon la sociologue, qui rappelle que l'immense majorité des agresseurs et des violeurs, indépendamment du sexe de leur victime, sont des hommes. 

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