Cauchemars, délires, dépression : à cause des souffrances dans leur parcours, la santé mentale des exilés vole en éclat

Cauchemars, délires, dépression : à cause des souffrances dans leur parcours, la santé mentale des exilés vole en éclat

Société
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CRI D’ALARME - A l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, Médecin du Monde et le Centre Primo-Lévi publient un rapport sur "La souffrance psychique des exilés – Une urgence de santé publique". Un vrai cri d'alarme.

Leur vie rend fou. Réellement. Il y a, d’abord, ces violences qui ont causé leur départ, des violences de plus en plus extrêmes. Ils ont pu être emprisonnés arbitrairement, être témoins de la mort de proches, être menacés. Il  y a la rupture brutale avec le pays d’origine. Leur parcours d’exil semé de violences, de plus en plus long, passant par la Libye, le Maroc, des circuits recelant parfois torture, viols. Puis la traversée en bateau, une épreuve supplémentaire. Personne n’en sort indemne. Mais a dans l’idée d’aller vers le meilleur, de retrouver une vie décente dans le pays d’arrivée. Et ce qui les attend, c’est la désillusion : une très grande précarité sociale et administrative. Tout ça, rend fou. Psychiquement fou. 


Dans un rapport publié mardi 19 juin, Médecins du monde et le Centre Primo Lévi, centre de soins aux victimes de la torture, font le point sur la "souffrance psychique des exilés", et estiment qu’il s’agit là d’une véritable "urgence sanitaire et un enjeu de santé publique majeur". Le rapport est un cri d’alarme, car "l'offre en santé mentale est la moins développée, ce qui en fait l’une des principale préoccupation des gestionnaires de centre d’hébergements, qui ne savent pas ou orienter les personnes en souffrance".

Troubles psychiques plus ou moins graves

Beaucoup d’exilés présentent en effet, selon le rapport, "des troubles psychiques se manifestant sous des formes diverses et plus ou moins graves".  Et les conditions d’accueil, la grande précarité sociale et administrative dans laquelle les réfugiés se trouvent renforcent ces troubles, voire en créent de nouveaux.  


Car si les chocs sont violents dans le pays d’origine, ils le sont tout autant, parfois plus, dans celui d’arrivée. Ils attendaient du soutien, de la part des proches, de la communauté ou de la société, et sont brutalement confrontés au rejet, à la remise en cause de leur parole et leur identité, souvent à la précarité. Tout est difficile : complexité administrative, règle de l'arbitraire, incertitude, incapacité à déposer ou obtenir un statut... autant d'embûches qui "conduisent à placer les personnes dans des situations de vulnérabilité sociale, voire d’extrême marginalité. Et c'est sans parler des conditions de vie dégradantes, voire déshumanisantes", indique le rapport. 

Le rejet de la demande d’asile est l’une des violences d administrative les plus dévastatriceExtrait du rapport sur la santé mentale des exilés

Est ainsi utilisé le terme de "choc d’une désillusion" face à de nouvelles formes de violences que va subir l'exilé : elles sont "institutionnelle, physique, policières, symboliques". Errance répétée, hébergements dégradés, pertes régulières du peu de biens personnels qu'ils restait. "Nous voyons de nombreuses personnes épuisées, vidées par cette politique de harcèlement et d’invisibilisation qui les maintient sans existence légale ou dans une existence légale très fragile", estime le rapport. L'impasse administrative peut être aussi violente. "Le rejet de la demande d’asile que vivent deux demandeurs sur trois, est l’une des violences administratives les plus dévastatrices", insiste le document. "Il est vécu comme un désaveu, et met à terre tout espoir de reconstruction" pour l'exilé. Car lorsque la demande d’asile est rejetée, "c’est comme si les actes n’avaient pas eu lieu, au point d’atteindre une forme délirante chez certains patients", explique Helena d’Elia, psychologue au Centre Primo Levi. "Au bout de deux ou trois rejets, certains finissent par douter de ce qu’ils ont vécu". "Loin de résoudre les problèmes de la migration, le durcissement des conditions d’accueil génère au contraire une incompréhension, un épuisement et un importante détresse psychologique chez des populations déjà passablement vulnérables", indique de son côté Betty Goguikian Ratcliff, de la faculté de psychologie de l’Université de Genève.


Ces violences ont des conséquences directes sur la santé mentale. Les formes les plus courantes sont les syndromes post-traumatiques, les symptômes dépressifs, des troubles anxieux, et des traumas complexes. Ces troubles conduisent, à des degrés divers, "à une dévalorisation importante de l’estime de soi, résignation, une banalisation de la violence ou encore à des reviviscences traumatiques".  Autre conséquences, des problèmes d'addiction comme l'alcoolisme, la dépression, des difficultés respiratoires ou les douleurs somatiques. D'autres symptômes peuvent surgir, comme des troubles de la concentration, de l’attention ou de la mémoire, des insomnies, des cauchemars à répétition, une hypersensibilité, une nervosité, un repli sur soi ou agressivité. Quand ils atteignent une forme complexe, les syndromes post-traumatiques peuvent se traduire par une "modification profonde de la personnalité", la "dérégulation des affects" et la somatisation, provoquer des "états délirants" ou des "épisodes de confusion mentale". Autant de troubles qui ont un impact direct sur la vie quotidienne de ces exilés, les épuisant, et les empêchant de reprendre pied et s'adapter ou s'intégrer dans leur nouvel environnement. D'autant que, note le rapport, ces troubles sont "radioactifs" : "Proches et aidants peuvent aussi développer des traumatismes, renforcés par le sentiment d’impuissance face aux situations d’extrême détresse".

Difficile à mesurer

Si le phénomène est bien réel, et en expansion, il reste difficile à mesurer, car il n’existe pas d’études à l’échelle nationale sur les personnes exilées souffrant de troubles psychiques, qui seraient pourtant nécessaires pour ajuster la réponse des pouvoirs publics en matière de prévention.  


L’étude la plus large en la matière, et sur laquelle s’appuie le rapport, est publiée par le Comede (Comité pour la santé des exilés) publiée en 2017 : sur les 16.095 personnes ayant effectué un bilan de santé dans son centre de soins entre 2007 et 2016, 16,6 % étaient atteints de troubles psychiques grave, les femmes et jeunes adultes étant les plus touchés. Le rapport met notamment l’accent sur ces "mineurs non accompagnés", particulièrement exposés à ces risques en raison de leur âge, leur isolement, et leur vulnérabilité. "Sur les programmes de Médecins du monde, la très grande majorité des enfants rencontrés présente des séquelles sévères en lien avec les violences subies", indique le rapport. "Ils font état notamment de douleurs multiples, particulièrement des maux de tête et des troubles importants du sommeil". En France, le nombre de ces enfants non accompagnés est par contre impossible à connaître, faute de données fiables sur la question. Près de 15.000 ont été confiés à l’Aide sociale à l’enfance (Ase) par décision judiciaire en 2017, selon le ministère de la Justice. Mais ils seraient beaucoup plus nombreux à se présenter auprès des services d’évaluation pour solliciter de l’aide. 


Et, alors que ces problèmes ne cessent de croître, le rapport note une prise en charge "totalement défaillante".

L’insuffisance générale de structures adaptées laissent les centres de soins associatifs à peu près seuls face à une demande croissante à laquelle ils ne peuvent plus répondre. Le rapport préconise ainsi plusieurs pistes, pour mieux mesurer et enrayer le phénomène, portant sur l’amélioration des conditions de vie et d’accueil, le développement de la connaissance et la prise en compte des effets des troubles psychos-traumatiques, ou encore l'adaptation des structures de prises en charge des personnes exilées. 

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