"Ce bonhomme, il a l’air pas mal" : la fabuleuse histoire de la chorale de SDF qui va chanter pour le pape

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LA RENCONTRE - Il y a dix ans, Au clair de la rue, la première chorale de sans-abri était lancée à Nantes, avec pour but de chanter pendant les enterrements des SDF. Ils vont chanter vendredi matin devant le pape François et espèrent bien que leur initiative va faire des émules dans le monde entier.

Dans quelques heures, ils verront le pape. Et ils chanteront pour lui. Il y aurait de quoi stresser. Et bien non. Pour l’instant, ils sont juste fatigués.


Car la trentaine de sans-abris de la chorale Au clair de la rue a avalé les kilomètres. Ils sont partis de Nantes (Loire-Atlantique), en car.  Vingt-quatre heures à se trimballer sur les routes, pliés sur des sièges serrés. Ils sont arrivés à Rome un peu fourbus, un peu froissés, le jeudi soir. A peine le temps de se déplier, dans les bungalows d’un camping de Rome, avant de se préparer pour, vendredi matin, entonner deux chansons de Georges Brassens devant le pape François. Ils ont prévu de lui faire un petit cadeau – une tasse avec le logo de leur chorale -, et lui remettre un petit mot. 


Avant ça, ils feront un récital devant une salle de 12 000 personnes, dans le cadre du festival Fratello, premier pèlerinage des personnes de la rue, qui va rassembler 6 000 personnes,  du 11 au 13 novembre à Rome. Déjà un premier choc des cultures, pour les gens de la rue et les accompagnants. "Il faut bien dire ce qui est, c’est un pèlerinage", soupire Yannick Jollivet, président de la chorale de Nantes, au téléphone. Du coup dans le bus, on a eu droit à plein de chants cathos… C’est pas forcément la tasse de thé des gars de la rue !"

Les mecs se font enterrer avec moins de considération que des chiens !Serge, SDF

Pourtant, eux aussi, ils aiment chanter. Mais pas forcément dans le même répertoire. Ils sont plutôt Brassens, chants de marins, chanson française.  Au Clair de la rue, se veut être une chorale hétéroclite.  Elle rassemble des gens un peu cassés, un peu abimés, un peu écorchés, qui sont passés par la rue ou y sont encore, mais qui ont décidé de donner de la voix, même éraillée, pour les autres.  


L’idée a germé sur un trottoir de Nantes, en 2007. Yannick Jollivet, ingénieur à la retraite, se met à discuter avec Serge, dit Le Gaulois. Serge est un ancien pêcheur tombé dans la rue. Grande carcasse, des tatouages qui lui mangent la peau, la moustache effectivement gauloise. Il habite sous un arbre, près de la gare de Nantes, depuis 6 ans. 


Les deux discutent, donc. Ce jour-là, Serge est furieux. Et triste. Il a vient de perdre trois "potes de la rue". Il était seul, au cimetière, à marcher derrière les cercueils. Ils sont morts dans la misère, la solitude. Mais surtout dans l’indifférence générale. Et ça, ça indigne Serge. "Ça me fait chier de voir mes potes crever comme ça", crache-t-il à Yannick. "Les mecs se font enterrer avec moins de considération que des chiens !"

C’est le bonhomme que je viens voirYannick Jollivet, président d'Au clair de la rue

Alors, l’idée fait son chemin : créer une chorale, un cœur de sans-abri, pour aller chanter aux funérailles des gens de la rue. Leur redonner de la dignité, les accompagner jusque dans la mort. Au clair de la rue est née comme ça à Nantes en 2007. Et depuis dix ans, la vingtaine de membres qui la compose chantent à tous les enterrements de SDF, et quand on leur demande. Ils chantent l'"Auvergnat", et la "Tendresse", de Brassens. Ils chantent 'Elle est à toi cette chanson […] quand le croque-mort t’emportera, qu’il te conduise à travers Ciel, au Père éternel." Parce que les paroles leur parlent. Plus que les "chants cathos".


A Nantes, les sans-abris répètent aussi tous les mardis, dans une salle municipale. Vient qui veut, même ceux qui ne savent pas chanter. Il y a une seule règle : arriver à l’heure, être propre et à jeun. C’est aussi une façon, pour eux de se resocialiser, de regagner l’estime de soi.  De se construire une nouvelle famille, autour de la musique.  

Serge le Gaulois est aujourd’hui décédé. Mais l’histoire est loin de s’arrêter. Une autre chorale a poussé en 2015, à Saint-Nazaire. Puis le projet a essaimé hors des frontières de la Loire-Atlantique : en juin, Pascale Pistone, un professeur de musique également à l’origine de l’appli Merci pour l’invit’ qui vise à héberger des SDF chez soi, en a monté une autre à Bordeaux. Un autre est en projet à Paris. En avril prochain, une petite équipe part à New-York, pour essayer d'en implanter une dans le Bronx. 


Et vendredi, lors de l'entrevue avec le pape, Yannick Jollivet espère bien faire un peu le VRP. "Pour l’instant, la maison mère d’Au clair de la Rue est à Nantes", explique Yannick. "Avec la création de Saint-Nazaire et Bordeaux, on a monté une fédération. On aimerait la faire exploser dans le monde entier !"  Bon, et ce pape, le convertira-t-il ? Yannick se marre : "Ca va être difficile ! Je suis orphelin, j'ai grandi chez les Orphelins d’Auteuil, (une fondation catholique, ndlr). Ça m’a vacciné." De toute façon, les cathos, ils s’en fiche un peu. "C’est le bonhomme que je viens voir", dit Yannick. "Et ce pape, il a l’air pas mal !"

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