Centenaire de l'armistice : pourquoi la France a tant de mal à redonner un nom aux soldats morts en 14-18

Centenaire de l'armistice : pourquoi la France a tant de mal à redonner un nom aux soldats morts en 14-18

Société
MÉMOIRE - La science contribue activement à l'identification de soldats morts durant la Première Guerre mondiale. La médiatisation, début 2018, du cas du soldat Fournier, premier combattant français identifié grâce à son ADN, a suscité un fort engouement. Un cas unique, alors que près de 700.000 soldats de la Grande Guerre, dont 250.000 Français, restent, à ce jour, ensevelis sans sépulture.

Sergent Claude Fournier, 134e régiment d'infanterie, cité à deux reprises pour acte de bravoure, mort pour la France le 4 août 1916, à l'âge de 36 ans. Il aura fallu plus d'un siècle pour que résonne à nouveau ce nom, et ce titre, en ce mois de février 2018, lors de funérailles nationales à la nécropole de Douaumont (Meuse). A sept années près, sa propre fille, Antoinette, décédée à 101 ans, aurait pu assister, enfin, aux obsèques de ce père disparu dont elle avait tant espéré retrouver la trace. A défaut, c'est son petit-fils Robert Allard, 75 ans, qui a rendu l'hommage familial au soldat.


Cette histoire a fait le tour de l'Hexagone. Pas seulement pour sa dimension humaine, mais aussi parce que Claude Fournier est le premier soldat français formellement identifié grâce à son ADN. Le fruit d'une enquête minutieuse déclenchée trois ans plus tôt par le docteur Bruno Frémont, médecin légiste à Verdun, qui examine bénévolement les dépouilles des Poilus depuis plus de 40 ans, comme son père avant lui.

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Claude Fournier, le premier poilu identifié grâce à son ADN

"Une affaire extraordinaire"

Tout a commencé lors de travaux réalisés en mai 2015 au mémorial de Fleury-devant-Douaumont. Trois squelettes enchevêtrés sont retrouvés dans la glaise, avec baïonnettes, balles et godillots cloutés. Le légiste Bruno Frémont se rend sur place. Par chance, une plaque d'identité est rapidement trouvée à proximité : celle d'un certain Claude Fournier. 


Se met alors en branle un dispositif totalement inédit en France. Sur la base de la plaque d'identité, Jean-Paul Malatier, le maire de Colombier-en-Brionnais (Saône-et-Loire), d'où le soldat était originaire, retrace l'arbre généalogique du disparu avec l'aide des Anciens combattants et du Souvenir français et retrouve un possible descendant, retraité à Cannes. A titre exceptionnel, Bruno Frémont obtient une autorisation expresse du ministère de la Défense, sur la base d'une demande formulée par le petit-fils présumé, pour faire procéder à une recherche ADN. Celui du squelette est exploitable, et le descendant, Robert Allard, fait recueillir le sien. Tout "matche" : les deux hommes appartiennent bien à la même famille. De son côté, l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale établit des portraits-robot à partir du crâne retrouvé, et parvient à identifier le visage de Claude Fournier sur une photo de groupe de l'époque. 


"C'est une affaire extraordinaire par son déroulement, et un cas unique", raconte à LCI, huit mois plus tard, le légiste Bruno Frémont. "C'est la première fois qu'une recherche ADN autorisée en France donnait un résultat positif", se réjouit encore le médecin, qui se remémore la "longue hésitation" qui a accompagné l'enquête, les autorités s'inquiétant que cette recherche n'ouvre "la boîte de Pandore" pour des demandes ultérieures. 

Une armée de disparus

Il faut dire qu'avec près de 250.000 disparus, sur 700.000 au total durant le premier conflit mondial, la France n'aura probablement jamais fini de compter ses morts ensevelis dans les anciens champs de bataille de l'est et du nord. Ce qui rend, de fait, quasiment impossible une identification à grande échelle par l'ADN. Qui plus est, la législation française interdit formellement la recherche interventionnelle de corps. Ces derniers sont généralement retrouvés au hasard d'un chantier, comme dans le cas du sergent Fournier. 


D'autres pays, pourtant, ont quelques longueurs d'avance en la matière et ont "utilisé à plusieurs reprises l'ADN de façon fructueuse", observe le docteur Frémont. Le cas le plus célèbre : en 2009, des recherches menées sur le site du village de Fromelles, près de Lille, ont permis de mettre au jour huit fosses dans lesquelles reposaient près de 250 dépouilles de soldats tués dans la bataille de Fromelles, en juillet 1916, lors de laquelle périrent près de 8.500 Britanniques et Australiens. La Commission des sépultures de guerre du Commonwealth a missionné, au nom des gouvernements australien et britannique, l'Oxford Archaeology pour mener des fouilles archéologiques, qui ont permis de mener la première exhumation à grande échelle, associant archéologues, topographes, anthropologues, légistes et enquêteurs de scènes de crime. Sur la base d'éléments retrouvés sur place, un appel a été lancé dans les deux pays pour retrouver les familles potentielles des soldats. Les comparaisons ADN ont fait le reste. En 2016, 150 soldats avaient ainsi pu retrouver une identité. Comme chaque année, le 19 juillet dernier, jour de commémoration de la bataille meurtrière, les noms de neuf soldats supplémentaires ont été rendus publics. En 2014, le Royaume Uni a également annoncé l'identification par l'ADN de dix soldats tombés près de Lille entre le 18 et le 20 octobre 1914.


Le Canada a également forcé le destin en permettant, entre 2010 et 2016, l'identification de quatre soldats retrouvés lors d'un chantier à proximité de Lens, tués en août 1917 lors d'une offensive canadienne qui avait fait plus de 10.000 morts dans leurs rangs, dont 1.300 privés de sépulture connue. 

L'ADN, une démarche exceptionnelle

"L'ADN, c'est la preuve ultime, mais il reste extrêmement rare d'y recourir", explique à LCI Yves Desfossés, conservateur régional de l'archéologie en Champagne-Ardenne, qui a mené de nombreuses fouilles préventives, dont une qui a permis de mettre au jour - sans l'ADN - les corps de cinq soldats allemands en février 2015, dans la vallée de l'Aisne (Marne).


Dans les cas de l'Australie et du Canada, les identifications ADN ont été rendues possibles, note le spécialiste, par le fait qu'ils n'ont "pas beaucoup bougé" et que, pour ce qui concerne les soldats australiens, il s'agissait "d'un panel réduit et bien ciblé". Une situation bien éloignée du cas français, où l'identification des quelques 250.000 disparus nécessiterait, observe Yves Desfossés, "de connaître le génotype de tous les Français". "Il faudrait recueillir l'ADN de tous les habitants de France et d'Algérie pour le comparer", appuie Bruno Frémont, pour qui c'est, en l'état actuel des sciences et de la législation qui entoure l'ADN, "mission impossible". 


De fait, l'identification des combattants de la Première Guerre mondiale peut emprunter d'autres chemins. Dans le cas des soldats allemands retrouvés dans la Marne, l'identification du 88e régiment de réserve de Massiges a été rendue possible par un patient travail de recoupement des vestiges retrouvés sur place et du récit d'un ancien survivant exhumé par les historiens. Bref, une véritable enquête de police... La première preuve, c'est la plaque militaire permettant d'identifier le soldat, mais cette dernière était régulièrement retirée du corps et confiée aux supérieurs. "On estime que 17% des corps peuvent être identifiés grâce aux plaques ou à d'autres éléments", relève Yves Desfossés.

Certains archéologues avancent l'idée que les os retrouvés devraient être assimilés à du matériel archéologique (...). Mais il ne s'agit pas encore de Neandertal (...) C'est de l'humain, du récent, de familles pour lesquelles cela reste une plaie ouverte. Bruno Frémont, médecin légiste

"Quand on fouille, la première question du grand public est 'l'avez-vous identifié ?'", observe le spécialiste des fouilles. "Cent ans après, la mémoire familiale est beaucoup plus présente aujourd'hui qu'il y a une trentaine d'années. Toute une génération s'est réappropriée une histoire occultée par la précédente... L'archéologue, lui, est plus distancié. L'identification vient en dernier ressort. D'une certaine manière, je préfère même ne pas savoir qui c'est..."


L'émotion que suscite chez les proches les funérailles organisées après l'identification des soldats en atteste : dans ces moments, la recherche historique s'efface derrière le facteur humain. "Certains archéologues avancent l'idée que les os retrouvés devraient être assimilés à du matériel archéologique, à des objets", s'énerve Bruno Frémont. "Mais il ne s'agit pas encore de Néandertal, ou des pyramides ! C'est de l'humain, du récent, de familles pour lesquelles cela reste une plaie ouverte. Je vois mal comment on pourrait les déposséder..."


Depuis la médiatisation du soldat Fournier, le médecin légiste continue de recevoir "des dizaines de lettres" de petits-enfants espérant retrouver la trace de leurs ancêtres disparus. Et quand bien même ce cas devait rester unique en France, Bruno Frémont l'assure : de tout le temps consacré bénévolement à cette seule affaire, il "ne regrette rien". 

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