Centenaire de l'armistice - "Grande collecte": ces milliers de documents qui donnent “accès à l’intime” des soldats de 14-18

SOCIÉTÉ
MÉMOIRE INTIME - Dans le cadre des commémorations du centenaire de l’armistice de 1918, les Français sont appelés pour la troisième fois à transmettre leurs archives familiales de la Grande Guerre. Des milliers de documents, dont un grand nombre de lettres et de croquis, ont déjà été collectés depuis 2013. Pour l’historienne Clémentine Vidal-Naquet, qui a compilé ces objets, cette porte ouverte sur l’intimité des soldats et de leurs proches permet une autre approche du conflit mondial.

Les Français n’ont pas fini de se passionner pour leurs aïeux. Alors que le pays s’apprête à commémorer le centenaire de l’Armistice de 1918, les Archives de France et la Mission du centenaire lancent, du 5 au 11 novembre, la troisième vague de la “grande collecte”, appelant chaque famille à contribuer au travail de mémoire en adressant des documents, souvenirs ou objets relatifs à la Grande Guerre. 


Une opération initiée en 2013, qui a suscité un engouement inédit, avec des milliers d’objets numérisés et autant de documents pour enrichir le travail des historiens (ci-dessus, une photo des Archives départementales du Loiret, avec un groupe de soldats parmi lesquels, marqué d'une flèche, le poilu Emile Lemaire). Clémentine Vidal-Naquet, qui a analysé un grand nombre de ces ressources et les synthétise dans une publication dévoilée dans les jours qui viennent par des titres de presse régionale, explique à LCI le sens et les enseignements de cette initiative hors normes.

Les personnes âgées durant la guerre, un sujet peu abordé. Clémentine Vidal-Naquet, historienne

Comment avez-vous travaillé avec cette matière brute accumulée dans le cadre de la “Grande collecte” ?


Clémentine Vidal-Naquet (historienne) : Nous n’avons conservé qu’une toute petite partie de documents collectés. C'est le résultat d’un travail collectif mené avec les centres d’archives départementales, qui ont numérisé des masses de ressources. A partir des milliers de documents reçus de la France entière, nous avons retenu ceux qui permettaient de raconter l’Histoire. Pour cela, nous voulions à chaque fois des documents écrits, mais aussi des dessins ou encore des objets. J’avais deux idées : la première, c’était de rendre aux Français leurs archives. La seconde, en tant qu’historienne des sensibilités et de l’intime, était de montrer, à travers ces histoires individuelles, de montrer qu’il y a eu d’innombrables façons de vivre cette guerre. 


Les documents consultés vous ont-ils révélé des faits nouveaux relatifs à 14-18 ?

C V.N : Ils n’ont pas suscité de remise en question fondamentale de mes recherches. Ils ont même confirmé certains travaux que j’avais menés, notamment ceux relatifs au lien conjugal pendant la guerre. Cela dit, la masse des documents collectés laisse penser que des choses pourront être approfondies et que de nouvelles thématiques surgiront, dont les futurs historiens pourront s’emparer. Je souhaiterais par exemple travailler sur le thème des personnes âgées durant la guerre, un sujet peu abordé. Les commémorations du centenaire se terminent le 11 novembre, mais pour les historiens, il y a un long travail à venir. 

On assiste aussi à la naissance de la paternité, avec ces pères qui écrivent à leur enfant alors qu’il est encore nourrisson…Clémentine Vidal-Naquet, historienne

La grande majorité des documents sont des courriers échangés entre les soldats et leurs proches. Avec 5 à 6 millions de lettres envoyées par jour, soit 10 milliards entre 1914 et 1918, la Grande Guerre a-t-elle signé une révolution des modes de communication ?


C V.N : J’en suis convaincue. C’est la première fois qu’à cette échelle, une telle masse de courriers, toutes catégories sociales confondues, a transité. Le premier geste d’accommodement à l’état de guerre, c’est l’écrit. Les autorités l’avaient d’ailleurs compris en instaurant la franchise militaire, qui permettait d’adresser des courriers gratuitement dans la zone du front. C’était fondamental.


Des lettres d’amour, des échanges entre un père et un enfant, un fils et sa mère… C’est une plongée intime dans leur quotidien…

C V.N : Ce qui intéresse l’historien dans ces échanges, c’est que l’on a accès à l’intime, à des choses que l’on n’aurait pas en temps de paix. Dans ces courriers, les couples réaffirment leur engagement mutuel dans une forme d’introspection qui s’affirme par l’écrit. On assiste aussi à la naissance de la paternité, avec ces pères qui écrivent à leur enfant alors qu’il est encore nourrisson… A travers ces rapports familiaux, intimes, on découvre toutes ces façons différentes de vivre la guerre.  


De nombreux objets ont été collectés, issus de ce que l’on appelle “l’artisanat de tranchée”...


C V.N : Cela rappelle que la guerre s’est déroulée sur un temps très long, avec beaucoup d’attente entre les combats. Sur le front, il y avait des artisans, des agriculteurs… Des gens qui avaient un savoir-faire. Les bagues, conçues à partir de l’aluminium des fusées d’obus, étaient des objets extrêmement courants, offerts aux épouses, aux enfants, aux sœurs... On a également pu trouver des correspondances écrites sur des écorces de bouleau. Ou des musiciens qui fabriquaient des instruments de fortune, comme des violons, dans les tranchées. 

Les archives sont débordéesClémentine Vidal-Naquet

Comment expliquer l’intérêt grandissant des Français pour ces témoignages de la Grande Guerre ?


C V.N : On ne peut que formuler des hypothèses autour de ce phénomène. Le retour de la guerre sur le continent européen, dans les années 1990 en ex-Yougoslavie, a pu contribuer à faire revenir la Grande Guerre dans les esprits. Parallèlement, tout un mouvement historiographique a émergé dans les années 1990 et 2000, qui s’intéressait à la façon dont les combattants ont vécu cette guerre. Nous avons en outre des récits des petits-enfants, ou arrière-petits-enfants, qui disent aujourd'hui avoir compris d’où ils venaient à travers ces objets de filiation.


Cette Grande collecte sur la Grand Guerre s’achève en novembre, à l’occasion du centenaire. Pourquoi ne pas poursuivre au delà ?


C V.N : C’est une grande opération sur le plan logistique, et il y a beaucoup d’autres collectes à mener. Avec les trois opérations réalisées [depuis 2013, NDLR], les archives sont déjà débordées. En 2018, nous aurons sauvé de la déperdition des milliers de documents, mais il est certain qu’il y aura encore beaucoup de trésors cachés dans les greniers.

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