Cessons de culpabiliser : et si la routine était bonne pour notre couple ?

Cessons de culpabiliser : et si la routine était bonne pour notre couple ?

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CHABADABADABOUM - On considère souvent la routine comme le "grand problème" du couple, celui qui fait perdre tout le charme des premières fois et qui provoque un mélange rance d'ennui et d'indifférence menant à l'inéluctable rupture. Mais est-ce que la routine constitue un vrai frein au bien-être dudit couple ? N'y a-t-il pas des raisons plus profondes ? Nous avons soumis la question à Sarah Chiche, psychanalyste et psychologue clinicienne.

Passer l'aspirateur, étendre le linge, débarrasser la table, nettoyer les toilettes, ramasser les chaussettes qui trainent... Oui, ces "tue-l'amour" en apparence bénins et inhérents au quotidien de tous les couples peuvent à la longue créer des tensions. Surtout lorsque, par exemple, l'un étend le linge le dos courbé tandis que l'autre bulle en survêt' sur le canapé devant Netflix.


Oui, fini le temps où la passion embrasait les corps ! Vous avez beau appartenir à la génération Y et vous être promis de ne jamais ressembler à vos parents qui-ne-se-parlent-plus, il vous est malgré tout arrivé de vous demander comment vous en étiez arrivé là, dans votre couple. 


Pour autant, faut-il tout voir en noir ? Cette "routine", souvent désignée comme première coupable de l'érosion des couples, est-elle vraiment cet affreux monstre qui vous précipite tout droit dans l'abîme de la quotidienneté ? Est-ce que la vision idéalisée de l'amour est compatible avec le fait… de descendre les poubelles ? Nous avons voulu en savoir plus avec la psychanalyste Sarah Chiche.

LCI : Selon vous, est-ce que la routine est bonne pour le couple ?

Sarah Chiche : C’est vraiment du cas par cas : certains vont en avoir besoin, la routine va les rassurer. Pour d’autres, tout ce qui s’apparente de près ou de loin à une répétition ronronnante du quotidien est source d’angoisse. Ce qu’on peut constater, cependant, c’est qu’il existe une idéalisation de l’amour romantique véhiculée par la littérature et par le cinéma. C'est-à-dire d’un amour qui nous extrait de ce qui compose l’ordinaire des jours. On vit avec l’idée que c’est cet amour-là, fou, brûlant, qu’il faudrait atteindre, pour pouvoir vivre une histoire d’amour digne de ce nom. Mais personne ne raconte ce qui se passe une fois qu’Aurore et le prince charmant se marient et ont beaucoup d’enfants ! On a du mal à les imaginer se quereller un samedi chez Carrefour entre le rayon fromages et les surgelés ! Pourquoi ? Parce que dans l’imaginaire collectif, ce qui relève du quotidien, de la routine, ressemble à un pis-aller, un choix par défaut. Or, quand on écoute attentivement l’histoire de bien des couples, on s’aperçoit que c’est loin d’être le cas. Si on entend par "routine" tout ce qui relève des rituels de couple, qui se répètent jour après jour (les courses, les repas en couple ou en famille pris à telle heure, les courses du week-end, la série regardée ensemble….) et qui permettent de constituer un cadre au couple, de le construire, alors cela peut devenir tout à fait positif.

LCI : Donc quand on a une routine, c’est qu’on construit son couple ?

Sarah Chiche : C’est vrai qu’il est parfois bien difficile d’injecter de la poésie dans l’étendage du linge ou dans les courses chez Ikea. Quand on fait ce genre de choses en couple, on le fait donc pour le couple ou pour la famille. C’est-à-dire que par ces rituels pas toujours gratifiants (étendre le linge à sept heures trente du matin avant de partir travailler, il faut s’accrocher pour y trouver une certaine beauté), on donne de l’amour. Et dès l’instant où l’on donne, que ce que l’on fait pour le couple soit ou non reconnu par le partenaire, on s’élève, on se grandit.

LCI : Comment se fait-il que certaines personnes vivent bien la routine et d’autres moins ?

Sarah Chiche : La routine peut être bien vécue par les personnes qui ont un univers intérieur suffisamment riche et sont suffisamment habitées pour ne pas souffrir démesurément quand elles sont seules. De fait, quand elles vont retrouver leur partenaire, elles vont revenir vers ce dernier, pleines des expériences professionnelles, sociales, amicales vécues dans la journée ou dans la semaine, c’est-à-dire avec des choses à raconter. Ces récits vont introduire de la nouveauté dans le quotidien. Dans ce cas-là, quand il y a au moins une des deux personnes qui peut alimenter le couple de cette façon, ça peut produire beaucoup de joie et d’occasions de retrouvailles.

On ne sait jamais tout d'un être, même de la personne avec qui l'on dort et aux côtés de qui on se réveille depuis des dizaines d’annéesSarah Chiche, psychanalyste et psychologue clinicienne

LCI : Mais est-il légitime, après des années de vie commune, d’avoir le sentiment de ne plus rien découvrir chez l’autre ?

Sarah Chiche : Parmi les ennemis potentiels du couple, il y a effectivement l’illusion de toute-puissance, quand naît l’impression que le partenaire est tristement prévisible et qu’il ne peut plus rien apporter de neuf, qu’il ne peut plus nourrir psychiquement. Or, si on peut avoir l’impression d’avoir fait le tour d’un être, il s’agit en fait d’une illusion. On ne peut jamais. On peut effectivement décider qu’on en a vu assez, qu’on en sait assez sur l’autre et ne plus avoir de désir, ne plus en être amoureux, mais ça c’est autre chose. Il faut garder présent à l’esprit qu’on ne sait jamais tout d’un être, même de la personne avec qui l’on dort et aux côtés de qui on se réveille depuis des dizaines d’années ! Chacun d’entre nous est un royaume. Il y a un monde entre ce que nous donnons à voir à l’autre et ce que nous sommes en notre for intérieur. Non pas parce que nous sommes des menteurs et des dissimulateurs, mais tout simplement parce que nos mots ne peuvent jamais dire exactement les choses.

LCI : On l’a compris, on peut bien vivre la routine. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire d’efforts pour casser le quotidien, si ?

Sarah Chiche : Routinier ne veut pas dire monotone, il faut rester créatif ! Les rituels peuvent devenir mortifères quand on est dans la stricte répétition, quand il n’y a plus aucun espace dans le couple pour le jeu, pour l’innovation, pour l’improvisation... Si la chose se répète de la même manière, selon le même protocole, sans aucune variation, à moins d’être deux grands obsessionnels, il se peut qu’un des deux partenaires du couple se mette à étouffer, à rêver de nouveauté, sans oser le formuler. Ce qui peut avoir un effet tout à fait dépressogène.

LCI : Pour y remédier, quels sont les rituels les plus étonnants que vous ayez entendus chez vos patients ?

Sarah Chiche : Certaines personnes décident d’installer dans le couple régulièrement quelque chose d’assez spectaculaire sur le mode du rituel de rendez-vous. Ça peut être, quand ils en ont les moyens, faire un voyage loin ou, plus simplement, une fois par mois, tenter quelque chose d’inédit et de transgressif, pourquoi pas sur le plan sexuel. Je pense à certaines pratiques n’ayant pas été essayées jusqu’à présent comme l’échangisme ou le sadomasochisme soft. C’est d’ailleurs fou de constater à quel point une bluette comme "50 nuances de Grey" a démocratisé le SM et décomplexé un certain nombre de gens ! Les gens ont des trésors d’inventivité en eux. Il faut simplement qu’ils réapprennent, parfois, à les remobiliser. Je pense également à ce couple qui vivait ensemble depuis de nombreuses années, qui s’estimait beaucoup mais qui, à la suite d'épreuves douloureuses (chômage et deuil), en était venu à vivre ensemble comme des colocataires. Ce couple-là ne faisait plus du tout l’amour. L’homme n’en ressentait plus l’envie ni le besoin. La femme en était désespérée. Plutôt que d’aller voir ailleurs, elle a eu l’idée incroyable de fixer un rendez-vous à son partenaire, en lui disant : "tous les mardis, faisons l’amour". Ce qui fut, dès lors, noté sur leur agenda. Très étonnamment, l’idée, qui pour certains pourrait relever du tue-l’amour, a remarquablement bien fonctionné. Le mari s’est mis à faire à nouveau attention à ce qu’il mangeait. Il a accordé davantage d’importance à son hygiène. Le mardi, il s’est mis à se préparer avec une joie fébrile et inquiète en vue du rendez-vous. Sa femme a réussi une chose incroyable. Réussir à donner à nouveau rendez-vous à une personne avec qui on vit depuis des années, c’est formidable !

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