Charlie, un an après : pourquoi la place de la République est devenue l'épicentre de la communion nationale

Charlie, un an après : pourquoi la place de la République est devenue l'épicentre de la communion nationale

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INTERVIEW – Une journée d'hommage aux attentats de janvier se tient dimanche à Paris place de la République, devenue l'épicentre du sursaut républicain et de l'élan de solidarité des Français après l'attaque terroriste de Charlie Hebdo il y a un an, comme après celles du 13 novembre. Metronews a interrogé l'historien Pascal Ory, qui vient de publier "Ce que dit Charlie. Treize leçons d'histoire" (Gallimard), sur la nouvelle dimension prise par ce lieu et les grandes manifestations qui s'y sont déroulées.

La maire de Paris Anne Hidalgo disait récemment dans Libération que l'image qu'elle retiendrait de 2015, c'est la place de la République. Partagez-vous ce sentiment ?
Oui, dans la mesure où c'est une métaphore de quelque chose de plus général : ce qui compte en 2015 pour l'observateur, ce sont moins les attentats que la réaction de la société face à eux. Devant de tels actes, historiquement parlant, plusieurs cartes sont possibles : ici, celle du pogrom, de la ratonnade, que l'on a d'ailleurs récemment frôlé en Corse , et celle, positive, qui s'est finalement produite dès le soir du 7 janvier place de la République, et dans les jours qui ont suivi, avec les marches républicaines. C'était une réaction, qui a recommencé après les attentats de novembre, de ressourcement vers des valeurs de rassemblement et non pas d'exclusion. C'était la liberté d'expression : "je suis juif", "je suis musulman", "je suis flic", "je suis Charlie"... des valeurs considérées comme identitaires, fondamentales de l'histoire de la France. Ce qui me frappe, c'est d'avoir vu tant de gens, qui sont pourtant clairement des individualistes, produire ainsi du collectif et même de la masse. On l'a aussi vu avec les "monuments" spontanés de janvier et novembre, toutes ces bougies et fleurs formant un grand monument unique composé par chaque personne individuelle.


Pourquoi, dès le soir du 7 janvier, la place de la République est-elle spontanément devenu "le" lieu de recueillement des attentats ? Simplement pour son nom et la présence de la statue en son centre ?

La récente piétonnisation de la place par la municipalité de Bertrand Delanoë avait redonné une visibilité assez forte à la statue de la République des frères Morice, jusqu'ici oubliée, et le lieu était proche des attentats. Il y a eu ce double hasard, mais le symbole de la statue de la République tombait pile. D'une certaine façon, ce lieu allait de soi. Pourquoi cela a eu lieu dès le soir du 7 janvier ? Ce sont les médias qui se sont mobilisés en début d'après-midi, avec le Syndical national des journalistes (SNJ) et Reporters sans frontières (RSF) qui ont lancé un appel à se rassembler en mettant en avant la défense de la liberté d'expression. C'était bien vu : c'est ce qui explique qu'il y ait eu des millions de personnes dans toutes ces marches.

Pourquoi ?
C'était la liberté d'expression en général, et pas seulement la liberté d'expression de Charlie, qui n'était par définition qu'une avant-garde libertaire. Là, il y avait un attachement aux libertés, et cela faisait masse. Y compris dans l'ambigüité : ce n'est pas parce que c'était unanimiste que cela a été unanime, car jamais dans l'histoire il n'y a eu de mouvement où une société était 100% raccord. Le "Je ne suis pas Charlie" que l'on a également observé n'est donc pas surprenant. En revanche, ce qui est intéressant, c'est qu'en novembre, il n'y a pratiquement pas de "Je ne suis pas Bataclan" : les agressés de novembre étaient symboliquement beaucoup plus représentatifs encore de la société que ceux de janvier. En janvier, vous aviez deux cibles définies : le blasphémateur et l'infidèle. Tandis qu'en novembre, c'est toute une conception hédoniste de la société qui a été attaquée.

Peut-on dire que les valeurs qui ont été portées place de la République ont gagné face aux terroristes ?
Pour l'instant, oui. La France résiste au terrorisme au sens strict du terme : elle n'entre pas dans son jeu, qui est de chercher à la voir s'engager dans la ratonnade et la guerre civile, même si l'on s'en est rapproché avec l'incident en Corse et le résultat du Front national au premier tour des régionales, un phénomène qui a montré ses limites au deuxième tour. Mais rien ne permet de dire que ces valeurs pour lesquelles tant de Français sont descendus dans la rue en janvier vont triompher : ce sont des valeurs fragiles, qui n'ont pas une histoire très longue, deux ou trois siècles, et qui ne concernent géographiquement qu'une minorité de la planète. Si nous faisions face à d'autres vagues d'attentats, au maintien de la "crise des migrants", le tout sur fond de désordres économique et écologique se perpétuant, les sociétés occidentales, et pas seulement la France, seraient évidemment fragilisées.

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