Faut-il donner la parole à son violeur ?

Faut-il donner la parole à son violeur ?
SOCIÉTÉ

RECONSTRUCTION - Thordis Elva, victime d’un viol, et son agresseur Tom Stranger ont décidé de raconter leur histoire dans un livre et dans une conférence TED. Un témoignage qui a suscité de nombreuses réactions négatives ces derniers jours et dont nous avons parlé à la psychiatre Muriel Salmona.

Les faits remontent à 1996. Cette année-là Tom Stranger, un australien de 18 ans, poursuit ses études en Islande. Il y fait la connaissance de Thordis Elva, 16 ans, qui devient sa petite amie. Mais après une soirée un peu trop arrosée, l’histoire d’amour vire au cauchemar quand Tom raccompagne Thordis chez elle et la viole. Plusieurs années après, alors que Tom est rentré dans son pays, la jeune femme envoie une lettre à son agresseur dans laquelle elle lui avoue son mal-être.

Ils décident alors de se revoir et écrivent à quatre mains l'ouvrage South of Forgiveness. Les deux trentenaires décident également de venir témoigner en 2016 lors d'une conférence TED (du nom de "The Sapling foundation") intitulée "Notre histoire de viol et de réconciliation". Une vidéo qui n'a été diffusée que le 7 février sur le site de TED. Un passage déjà visionné près de 2 millions de fois. “Ma tête est claire mais mon corps est trop faible pour que je puisse lutter et la douleur m’aveugle (…) Pour ne pas devenir folle, je compte silencieusement les secondes sur mon réveil. Depuis cette nuit, je sais qu’il y a 7.200 secondes dans deux heures (…) Cet incident ne correspondait pas à l’idée que je me faisais d’un viol. Tom était mon petit ami et cela ne s’était pas passé dans une allée miteuse mais dans mon propre lit. Le temps que je réalise qu’il s’agissait d’un viol, il était rentré en Australie", se souvient la jeune femme dans cette vidéo.

C’est important de dire que je n’avais pas idée de ce que j’avais fait- Tom Stranger

A ses côtés, Tom Stranger assure : "Les jours suivants, je n’avais que de vagues souvenirs. C’est important de dire que je n’avais pas idée de ce que j’avais fait. Le mot ‘viol’ ne résonnait pas en moi comme il l’aurait dû. J’ai nié la réalité et je me suis convaincu qu’il s’agissait de sexe et non d’un viol. Je me suis senti très coupable de ce mensonge". Rapporté par plusieurs médias, ce témoignage a suscité des réactions parfois violentes de lectrices, qui ont fait part de leur indignation sur Twitter. 

De nombreux internautes ont notamment été choqués qu'on puisse entendre la voix d'un homme qui n'a jamais répondu de son crime devant la justice. Un sentiment partagé par Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire Traumatique, auteur de Violences sexuelles, les 40 questions-réponses incontournables. "Je suis assez réticente à donner la parole à un violeur qui n’a jamais été condamné, car il est dans son intérêt de se justifier et de diminuer sa responsabilité. Il y a un risque qu’il surfe sur les stéréotypes habituels comme ‘je ne me suis pas rendu compte’, qui alimentent la culture du viol", nous explique la psychiatre.

Pour Muriel Salmona, entendre un agresseur dire qu'il n'avait pas conscience de ses gestes peut également être très culpabilisant. "Quand l’agresseur dit qu’il ne s’est pas rendu compte, cela gomme la violence subie. Les victimes peuvent penser que cette violence correspond à leur propre perception et non pas à une réalité. Elles imaginent alors que c’est de leur faute, qu’elles n’ont pas su dire ou montrer à l’autre qu’elles n’étaient pas d’accord. Cela fait peser sur elles une responsabilité", déclare-t-elle.

Je ne conseille jamais à une victime de reprendre contact avec son agresseur - Muriel Salmona

Lors de cette conférence, Thordis Elva a également raconté avoir d'abord voulu se venger puis avoir finalement pardonné à son violeur. Pour certaines victimes, le pardon est, en effet, une étape essentielle pour retrouver la paix. Dans Mon Père, je vous pardonne, Daniel Pittet raconte ainsi avoir absout le prêtre pédophile qui l'a abusé pendant plusieurs années. Muriel Salmona, elle, ne se range pas à cette idée. 

La psychiatre déconseille tout d'abord de reprendre contact avec son agresseur tant que la justice n'est pas passée. "Se retrouver face à son agresseur génère un stress extrême et cela va dissocier, anesthésier émotionnellement, la victime", estime Muriel Salmona, qui met en garde contre le risque de voir l'agresseur arriver à convaincre la victime de ne pas porter plainte. Une situation fréquente. Selon le Haut Conseil à l’égalité, en France, seules 10 % des victimes de viol portent plainte et seulement 1 % des violeurs font l'objet d'une condamnation. Quant à passer l'éponge, Muriel Salmona s'insurge : "On peut essayer de comprendre, d’analyser, on peut passer à autre chose, mais je ne vois pas en quoi il faudrait pardonner un crime.  Le pardon est d’autant plus facile à obtenir que la victime est dissociée. Dire pardon c’est dire finalement ce n’est pas grave". 

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