"Juste un bonjour, ça donne envie de s’en sortir" : trois jeunes SDF racontent leur vie pour qu’on les regarde "comme tout le monde"

"Juste un bonjour, ça donne envie de s’en sortir" : trois jeunes SDF racontent leur vie pour qu’on les regarde "comme tout le monde"

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INITIATIVE - Trois amis viennent de sortir le documentaire "Comme tout le monde", qui suit, pendant trois ans, la vie de jeunes SDF. L’idée : changer le regard de la société sur les jeunes sans-abri, alors qu’ils constitueraient un tiers de la population SDF et seraient 20.000 en France. Reste, maintenant, à diffuser le documentaire largement.

 "Je vous raconte ma vie, elle est pas drôle ? Je pensais qu’on allait gérer, et en fait non. Il faut dire que ma compagne a fait un déni de grossesse, qu’on a découvert ça à 5 mois. Ça a été très compliqué. Sale temps pour le coup de foudre."  Non, elle n’est pas drôle, la vie de Kenny. Même s’il la raconte avec un demi-sourire et les yeux qui rigolent. Ce mardi soir, Kenny apparaît sur écran géant et raconte comment, cet enfant qu’il a eu, il ne le voit plus, comment lui est retombé à la rue. Car Kenny est sans-abri. Il n’a pas 30 ans. 


Kenny est l’un des protagonistes du documentaire "Comme tout le monde", tourné par trois amis, Julien Billion, sociologue et ancien éducateur de rue, Philippe Dinh et Patrick Muller, réalisateurs. Pendant trois ans, ils ont suivi trois jeunes à la rue. Avec l’idée de leur faire raconter leur vie, leurs envies, montrer la personne et pas le sans-abri. Pour changer le regard des gens sur les jeunes sans domicile. "On n’a pas cherché à mettre en scène, mais plutôt laissé, à travers leurs histoires, leur condition se refléter", raconte Philippe. "L’idée était de partir de leur parole à eux."

A la toute base du film, il y a une thèse de Julien, sur la jeunesse sans domicile. Puis une envie des trois amis, celle de parler plus largement de ces parcours compliqués et vies chamboulées. Julien, Philippe et Patrick ont diffusé un appel à crowdfunding pour pouvoir autoproduire le film, ont passé des partenariats, lancé des contacts avec des associations d'aide aux sans-abri, comme Entourage. Toute une communauté s’est agrégée autour du projet. Les trois amis ont donc suivi Kenny, mais aussi Loubna et Mickaël. Tous ont moins de 30 ans. Et souvent des parcours heurtés, faits de scolarité interrompue, de famillse d’accueil, de fugues, de parents séparés... 


Après trois ans d’efforts, le film a été projeté pour la première fois début juin, devant les partenaires et les proches, au siège du Monde. Il est pour l’instant visible lors de projections publiques, organisées dans les mairies à Paris (détails sur le site du documentaire). L’idée est de faire tourner, même si pour l’instant, les diffuseurs traditionnels restent timides. 

Les gens dehors ne demandent qu’à être respectés, à s’en sortir. Comme tout le mondeLoubna

Il y a donc Kenny, toujours les yeux rieurs, qui pourtant en connaît de belles, passé par un peu de prison, séparé. Il adore lire. "Ça me fait une bulle, une fois j’ai volé un livre, mais un livre, c’est pas du vol !" dit-il. Il lit de la fantasy, et "c’est bien parce que ce n’est pas réel, cela ne peut pas arriver dans la vraie vie." Ça le fait rêver, quoi. Comme ça, il a lu toute la trilogie des Fourmis, de Bernard Werber. A adoré. "Je crois que je connais tout sur les fourmis, je suis incollable." 


Mickaël, lui, est un marcheur. Il adore se balader comme ça, traîner ses godasses partout dans Paris, le nez en l’air, en regardant la ville. "Rien que se balader dans Paris, ça fait passer le temps, et ça enrichit", raconte-t-il. Il travaille de temps en temps, mais ne veut pas d’appart, "ça le fait tourner dans sa tête". Il veut être libre. Il est dehors depuis tant d’années qu’il s’est fait une carapace contre le froid. Il emmène la caméra de la cour carrée du Louvre aux rosaces de Notre-Dame. Le regard sincèrement émerveillé. "J’adore cette ville, elle est magnifique", dit-il. 


Il y a aussi Loubna, qui se fait un devoir de rire, et aime parler d’amour. Elle parle des inconnus qui passent devant elle, sans la regarder.  "Ils ont peur de nous, c’est compréhensible", dit-elle. "Mais dire bonjour, pour montrer qu’on existe. Juste un bonjour, ça donne envie de s’en sortir. Vous savez, c’est pas des gens mauvais, les gens dehors. Ils ne demandent qu’à être respectés, à s’en sortir, à aller de l’avant. Comme tout le monde." Devant elle, sur les toits de Beaubourg, la pluie tombe, insistante et tristoune. Mais Loubna se marre, courageusement.

La rue, j'ai ça dans les tripes, je ne connais que çaKenny

En trois ans pourtant, ces jeunes vivent 1.000 vies. Kenny fait un séjour en prison. Mickaël ne donne plus de nouvelles, Loubna a trouvé une chambre et une copine. Six mois plus tard, Kenny est sorti de prison, Loubna est à nouveau célibataire, sous assistance respiratoire, Mickaël toujours absent. Plus tard, encore, Loubna, qui a un petit chez elle, avec sa douche et son lit ; Mickaël continue de marcher, a une petite tente sous Beaubourg, avec des amis, et un chien. Kenny a les cheveux qui ont poussé, et envisage une formation en soin animalier. Il a un appartement tout blanc. Il veut se poser, "laisser une trace". "Je reprends un peu tout à zéro. Comme d’habitude", souffle-t-il. Pas facile d'apprivoiser ces nouveaux codes, il faut du temps et pas de découragement. "La rue, j'ai ça dans les tripes, je ne connais que ça", rage le grand blond. Du coup, une fois par mois, il retourne dormir dehors, avec son duvet crasseux. "Je préfère faire ça, plutôt que péter un plomb avant."


Ils parlent de leurs histoires avec humour. Pudiques, toujours. Pourtant, certains soirs, c’est dur de le garder accroché, ce sourire. Le soir pluvieux où Kenny raconte qu’il s’est séparé de son amie, elle aussi à la rue. "On n'a sans doute pas été là l'un pour l'autre. Entre gens de la rue, il est très difficile de construire une amitié", dit-il. "On peut être super potes, mais t'es dans la rue, c’est un monde de chacal."  Les soirs froids, comme quand Mickaël se rend compte qu’on lui a piqué son duvet, qu’il planque chaque matin. Il ne va pas pouvoir dormir. "Si ça peut servir à quelqu’un d’autre", dit-il, pourtant frigorifié. Et part se caler sur une bouche d'aération, sous un lampadaire, pour dessiner. "Toute l’énergie qu’on dépense pour survivre", souffle Loubna en parallèle. 


Le soir de la première projection, Mickaël, Loubna et Kenny étaient là, devant le public. Un peu traqueux. Mais tous heureux. Loubna est partie s'installer près de Montpellier ; Kenny est suivi par l'association Entourage, pour laquelle il travaille de temps en temps ; et Mickaël, eh bien... il continue de marcher. Il a fait Saint-Jacques de Compostelle pendant que le film était monté. "Cela fait plaisir, de pouvoir parler de moi-même, de changer le regard des gens", dit Loubna après coup. "C’est un peu comme une thérapie. Parler avec Julien, Philippe, des choses très dures qu’on a vécues, peut faire du bien", dit Kenny. "Ça m’a permis de parler aux gens sans leur parler", dit aussi Mickaël. "Vous savez, dans la rue, beaucoup méritent qu’on s’intéresse à eux. On peut apporter beaucoup de choses, on n’est pas des exceptions."

>> Tous les détails sur la page Facebook Comme tout le monde ou sur le site commetoutlemonde.fr

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