Mai 68 : comment le préfet de police de Paris Maurice Grimaud a évité le pire lors des manifestations

Mai 68 : comment le préfet de police de Paris Maurice Grimaud a évité le pire lors des manifestations

ARCHIVES - Maurice Grimaud, décédé en juillet 2009, était le préfet de police de Paris lors des événements de Mai 1968. Cet homme de lettres devenu patron des flics a laissé son nom pour sa gestion raisonnée du maintien de l'ordre, qui a permis d'éviter que les affrontements ne fassent des morts. Au-delà de ce bilan miraculeux, l'ex-préfet a laissé des méthodes en héritage.

Mai 68 : des centaines de blessés de part et d'autre, dont près de 2000 chez les forces de l'ordre, parfois grièvement. Des affrontements féroces, des images d'étudiants ensanglantés qui font le tour du monde... Mais pas un mort durant les manifestations parisiennes, quand on les comptait par dizaines, la même année, à Mexico ou à Chicago. Dans la violence des heurts entre étudiants et policiers, ce "miracle" relevé à l'époque est attribué en partie à Maurice Grimaud, préfet de police de Paris entre 1966 et 1971. Ce licencié en lettres, lecteur d'André Gide et de Marcel Proust, proche de Roger Martin du Gard, a laissé jusqu'à sa mort en 2009, à 95 ans, une série d'observations et d'analyses expliquant la méthode qui a permis, dans la fureur des événements, d'éviter le drame. 


On a surtout retenu de Maurice Grimaud cette fameuse lettre adressée le 29 mai 1968 à chacun des policiers en charge du maintien de l'ordre, alors que le mouvement battait son plein dans la capitale. "Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière", énonçait-il dans une formule restée célèbre. Il ajoutait : "Toutes les fois qu'une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n'a pas de limites." 

Climat délétère

Une mise en garde passée à la postérité, même si elle avait été à l'époque modérément appréciée par les partisans d'une répression plus "musclée", y compris au sommet de l'Etat. Bien plus tard, en 2008, Maurice Grimaud a expliqué les raisons qui l'avaient poussé à rédiger cet appel. "Les policiers étaient aux prises avec ces attaques depuis plusieurs semaines, et le thème 'qu'on en finisse' était porteur". Avec le risque, bien sûr, d'une bavure fatale. 


"On ne dira jamais assez combien il a empêché que les choses ne dégénèrent", insiste, auprès de LCI, Charles Diaz, Contrôleur général de la police nationale et ancien chef d'état-major de la direction centrale de la police judiciaire, auteur de Mémoires de police, dans la tourmente de Mai 68 (éditions Textuel). "Il fallait écrire cette lettre. Il y avait à ce moment une forte haine anti-flics dans la population, et des images de violences policières circulaient partout... Il fallait arrêter ça."

Anti-Papon

A la tête de la police parisienne, Maurice Grimaud, préfet volontiers médiatique, aura passé beaucoup de temps a se distinguer des méthodes de son prédécesseur, Maurice Papon, à la manœuvre lors de la répression meurtrière de la manifestation du FLN en octobre 1961 puis de celle de la station de métro Charonne en février 1962. Il s'agissait d'en finir, disait Grimaud, avec "une certaine culture de violence" qui prospérait encore dans la police, en lien avec certains milieux de la droite conservatrice. Convaincu que les manifestations ne conduiraient pas à une insurrection, voire à une révolution, Maurice Grimaud avait en revanche "la crainte obsessionnelle qu'une de ces affaires se termine mal, soit par un tir criminel et provocateur du côté des manifestants, soit par une riposte non contrôlée de la part de la police", avait-il expliqué en 2008 dans Liaisons, la revue de la préfecture de police. 


Pour tâter le terrain et désamorcer la colère de ses troupes, l'ex-préfet de police a raconté comment il sillonnait discrètement le terrain durant les manifestations, allant "de bivouac en bivouac", "sans chauffeur ni garde du corps", à bord d'une Renault 4 banalisée pour questionner directement les gardiens de la paix. "Ils me parlaient très directement. Cela m'a été très précieux car cela me permettait de voir combien ils subissaient les insultes et les accusations de violence." "Grimaud avait été auparavant directeur de la Sûreté nationale, il connaissait par cœur le fonctionnement de la police", indique Charles Diaz. "Il savait faire tourner les effectifs pour éviter qu'ils ne s'épuisent. On parle beaucoup des assauts violents de la police, mais il ne faut pas oublier quelle était la violence des manifestants à l'égard des flics."

Prévenir les dérapages

Au-delà de l'appel au sang-froid, le patron de la police parisienne a également pris des mesures concrètes pour éviter les dérapages lors des arrestations. L'historien Philippe Nivet, professeur à l'université de Picardie, signale dans une publication consacrée à Maurice Grimaud que ce dernier avait notamment fait installer des équipes d'assistance médicale dans tous les commissariats où étaient transférés des manifestants "afin de laisser une présence visible qui devait empêcher les passages à tabac". Il a également pris soin de se "concilier" les syndicats de police, notamment ceux de gauche, pour garder un œil sur les éléments les plus radicaux dans les rangs de la police, en obtenant du gouvernement des augmentations de salaire pour les effectifs parisiens. 

De l'autre côté, le préfet de police a également revendiqué le contact permanent avec les syndicats étudiants comme l'Unef. "Une manifestation dans laquelle on a pu établir des contacts se passe infiniment mieux que celle où l'on va comme sur un champ de bataille", avait-il raconté en 2008. "La totale absence de contact crée deux camps radicalement ennemis et une conduite de même style, propice aux extrémismes." L'une des marques de la gestion policière en mai 1968 a consisté à donner "une très grande liberté de contact" aux commissaires présents sur le terrain, principaux acteurs de la gestion du maintien de l'ordre. "Durant la nuit des barricades [le 10 juin, NDLR], les commissaires n'ont jamais cessé de parler avec les organisateurs en face", assurait le patron de la police parisienne. Pas facile, toutefois, de garder le contact quand une partie de ces manifestations n'avait aucun encadrement. "Dans les rapports qu'ils faisaient, je voyais que très souvent ils avaient été abordés par des responsables étudiants qui, n'y tenant plus, venaient demander des conseils", racontait ainsi l'ancien préfet. 


Sur le plan stratégique, relève Philippe Nivet, le préfet de police a privilégié, dans les moments les plus tendus, l'emploi "massif" des forces de police plutôt que de commandos légers qui, bien que plus mobiles, auraient pu se retrouver encerclés, au point de n'avoir d'autre solution, pour se dégager, que l'emploi des armes. "Il a aussi développé les opérations 'zigzag', qui consistaient à empêcher le ravitaillement des manifestants par les habitants, notamment en armes", ajoute Charles Diaz. 


Malgré tout, l'ex-préfet Grimaud a reconnu à maintes reprises que la chance a également joué un rôle lors des événements, car "plus d'une fois nous avons été à un doigt d'une conclusion dramatique". 

Hommages

A la nomination du nouveau ministre de l'Intérieur, Raymond Marcellin, le 30 mai 1968, les partisans de la ligne dure ont envisagé de limoger le préfet de police. Mais ce dernier aura bénéficié jusqu'au bout du soutien du Premier ministre de l'époque, Georges Pompidou. 


"Pompidou et lui ont fait la charnière", estime Charles Diaz. Qui ajoute : "si Grimaud avait dû suivre la position du général de Gaulle, il aurait fait tirer dans la foule." De Gaulle, qui avait finalement laissé le champ libre à son Premier ministre et au préfet de police, a su le reconnaître, plus tard, en remettant en mars 1969 les insignes de commandeur de la légion d'honneur à Maurice Grimaud. "Je n’oublierai pas ce que votre mari a fait en ce moment difficile", a confié l'ancien Président à son épouse. 

A la mort de Maurice Grimaud, l'ancien leader étudiant Daniel Cohn-Bendit, qui ne l'avait rencontré que des années après les événements, a salué "un préfet hors normes" qui l'avait "toujours soutenu" lorsque les autorités françaises l'avaient expulsé en Allemagne. Même l'ancien leader trotskiste Alain Krivine a fini par en convenir : "Rétrospectivement, non, les CRS n'étaient pas des SS et Grimaud n'était pas un fasciste". 

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